mercredi 5 novembre 2008 11:36
Espions et islamistes : la barbe !
CIA. Ridley Scott emballe un film clinquant sur un sujet qui semble déjà éculé : la guerre contre la terreur.
par Didier Péron
Leo barbu. DR
Mensonges d’Etat, de Ridley Scott, avec Leonardo DiCaprio, Russell Crowe, Mark Strong, Golshifteh Farahani... 2h08.
Après la réussite du rutilant American Gangster sur l’ascension de Frank Lucas, premier parrain black de Harlem dans les années 70, Mensonges d’Etat souligne à nouveau à quel point la carrière de l’Anglais Ridley Scott suit les courbes d’une montagne russe depuis une trentaine d’années (son premier chef-d’œuvre, Alien, date de 1979). Ce thriller géopolitique sur les agissements de la CIA n’est évidemment pas à mettre au niveau de ce que Scott a fait de pire (GI Jane, Une grande année...), mais il ne possède jamais ce brio, fût-il ambigu, de son Black Hawk Down (la Chute du Faucon noir), sur le foirage de l’intervention militaire américaine à Mogadiscio (Somalie). Le scénario de William Monahan (les Infiltrés, de Scorsese) s’inspire d’un roman bien informé de David Ignatius, journaliste au Wall Street Journal et au Washington Post, spécialiste des activités de renseignement de la CIA, en particulier dans le monde arabe. L’histoire repose sur un duo mal apparié, le manitou du renseignement Ed Hoffman (Russel Crowe qui a pris 20 kilos pour le rôle, ça devient une mode) agissant, le téléphone main libre vissé sur l’oreille, depuis Washington, et l’homme de terrain Roger Ferris (Leonardo Di Caprio), espion arabisant impliqué dans des opérations à risque. Les vues stratégiques des deux hommes divergent radicalement. Hoffman, filmé dans le confort de sa villa, menant ses enfants à l’école dans son 4X4, incarne l’arrogance américaine prête à tout pour protéger ses intérêts, y compris en piétinant les beaux principes qu’elle professe. Ferris, parce qu’il aime le Moyen-Orient (ce qui fait beaucoup rire Hoffman : « Mais personne n’aime le Moyen-Orient !!! ») et fréquente des Arabes autrement que sous la forme d’un jeu de cartes de têtes mises à prix, fournit une hypothèse de libéral humaniste sans peur et sans (trop) de reproche. Ils doivent néanmoins faire équipe afin de mettre fin aux agissements d’un nouveau seigneur du jihad terroriste, Al-Saleem, qui fait exploser quelques-uns de ses sbires en Europe. Ferris décide qu’il manque d’ancrage local et qu’il lui faut faire alliance avec les services secrets jordaniens, dirigés par Hani Salem (Mark Strong). Celui-ci juge Ferris digne de confiance, mais le menace de représailles s’il cherche à lui cacher des informations ou à le manipuler. Hoffman ne cesse cependant de pousser Ferris à la faute au nom des intérêts supérieurs de la démocratie en danger. Par absence chronique de doute, les prises de décision occultes de Hoffman finissent par s’apparenter à un sabotage suicidaire. Chacun est libre d’y voir une illustration des errements de l’administration Bush aussi bien en Afghanistan et en Irak, foutant un souk monstre, se mettant tout le monde à dos et ne faisant au final même pas le job, puisqu’après tout, Ben Laden, mort ou vif, court toujours. Probablement parce que les deux stars ne sont presque jamais ensemble à l’écran et que le genre du film de lutte contre la terreur islamiste paraît déjà aussi codifié que celui de l’espionnite aiguë aux riches heures de la Guerre froide, Mensonges d’Etat a des airs de blockbuster précocement à bout de souffle. La critique américaine n’a d’ailleurs pas accueilli le film avec beaucoup d’enthousiasme. A.O. Scott, du New York Times, ironise dans son papier : « Le film pose une question potentiellement perturbante. Si le terrorisme est devenu ennuyeux, est-ce que ça veut dire qu’il a gagné la partie ? » De son côté, Dana Stevens, du site Slate, s’interroge sur le passage obligé de la scène de torture dans ce genre de thriller d’espionnage. On se souvient de George Clooney se faisant délicieusement arracher les ongles dans Syriana ; ici c’est DiCaprio qui morfle à coup de marteau sur les doigts. Le « Plus jamais ça ! » indigné que de telles pratiques devraient provoquer dans le public est remplacé, selon Stevens, par le cri moins politique « Ah, non, pas les doigts de Léo ! » : « J’attends toujours que ces films contre la terreur ait autre chose en tête que les dangers que fait courir Al-Qaeda à nos vedettes de cinéma. » Paru dans Libération du 5 novembre 2008
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