Ecrans, un site de Libération.fr

Dixit

Je rejette le terme “piratage”. Ce sont des gens qui écoutent de la musique et la partagent avec d’autres personnes.

Steve Albini, pilier du rock indépendant américain depuis 1982

  • Home
  • Internet
  • Télévision
  • Cinéma
  • Dvd
  • Jeux
  • Téléphone
  • Forums
  • Rss

jeudi 4 novembre 2010 12:21

  • cinéma

Et Ingmar Bergman inventa la voix ouf

par Eric Loret

tags : cinéma d’auteur , Suède

DR

En présence d’un clown d’Ingmar Bergman
Avec Börje Ahlstedt, Marie Richardson…
1 h 58.

Le cinéma de Bergman, c’est la lanterne magique. Projection de spectres sur un écran-suaire, naissance de lubies sur le mur noir de l’enfance. Mort, mais surtout transfiguration. Parmi les fantômes, il y en a au moins un de visible, ici, en rêve, et risible. Il s’appelle Rig-Mor (comme rigor mortis), est habillé en clown et de sexe féminin, un peu mûre, avec de beaux seins et un fort accent français. Elle enjoint au héros de la sodomiser — mais alors tout de suite.

Le héros d’En présence d’un clown, film tourné par Bergman en 1998 pour la télévision suédoise, diffusé à la télé française mais inédit en salle, n’est autre que l’ingénieur « Trouvetou » Carl Akerblom, l’oncle Carl de Fanny et Alexandre, et celui de Bergman lui-même, tel qu’il l’a raconté dans le scénario des Meilleures Intentions. Mélancolique chronique, fan de Schubert, Akerblom se trouve au début du film à l’hôpital pour fous d’Uppsala, dans un dortoir désert où on l’a placé pour le calmer. On apprend un rien plus tard qu’il est là parce qu’il a lancé une chaise au visage de sa fiancée. C’était ça ou la prison.

La première image montre sa main relevant compulsivement le stylet d’un gramophone, répétant inlassablement le début du dernier lied du Winterreise de Schubert, celui du joueur de vielle, « merveilleux vieil homme » personnifiant la mort promise. Au médecin qui vient lui rendre visite, Akerblom demande, tout en se fichant de lui, comment il pense que Schubert s’est senti le matin où il a découvert sur son pénis le chancre de la syphilis. La réponse de l’aliéniste (« Il se sent couler ») le satisfait. Akerblom est bientôt rejoint par Osvald Vogler, autre sympathique lunatique, qui se dit membre de la Société des péteurs du monde, organisation française militant pour le droit de péter librement. Vogler lui raconte l’histoire de Mizzi Veith, viennoise prostituée par son beau-père, suicidée très jeune et vierge, car elle « faisait tout sauf une chose particulière ». Puis déboule la fiancée d’Akerblom (on vous passe quelques péripéties), Pauline Thibault.

Carl annonce alors son intention de révolutionner le cinéma (on est en 1925) en mettant au point un procédé sonore de ouf. Il suffira de placer des hommes derrière l’écran et ils doubleront les acteurs en direct. Tout le monde applaudit. Il tournera lui-même le premier film « parlant et vivant », mettant en scène les amours malheureuses de Schubert et de Mizzi Veith (ayant vécu à cent ans de distance, mais peu importe). Il incarnera Schubert et Pauline sera Mizzi. À ce point du film, il n’a pas échappé au spectateur qu’une plaisanterie souterraine lie la nationalité française, la sodomie et l’absence d’enfants (ou la mort, si l’on préfère).

En présence d’un clown est loin d’être la fable musico-psychanalytique que notre description pourrait faire craindre. C’est avant tout une matière vivante, dont l’âme a été on ne peut mieux décrite par Jean Narboni dans l’essai qu’il a consacré au film (1) : « Tension entre le mouvement de sombrer et l’élan salvateur qui le contrarie et fait que l’on s’élève, tension qui parcourt En présence d’un clown et lui donne ce mouvement alterné si caractéristique entre “dernière fois” et “une fois encore”. » Cette finitude infinie, c’est évidemment celle de la projection cinématographique, éternellement recommençable, et qui sauve les morts. Encore une fois.

Après l’hôpital, on retrouve les personnages dans un bled paumé, emmenant leur spectacle sous une tempête de neige. Ils se disputent, préparent la salle de projection. Il n’y a que onze spectateurs. Mais, dans une « bergmaniade » (comme dit Narboni) « dont le dérèglement semble être devenu la loi », le cinéma sera relevé par le théâtre, lui-même relevé par la vie. Si bien que le film, pour noyé qu’il semble être, mène en réalité à une belle résurrection. Le film tourné par Carl, au titre clair (la Joie de la fille de joie), se clôt en effet sur Schubert disant « Je coule », puis, se reprenant : « Je ne coule pas. Je m’élève. » Un revirement de sens qui évoque celui que Godard prêtait à Hölderlin dans le Mépris et qui vaudrait ici : « Mais l’homme affronte seul et sans peur son dieu / […] le temps / Que ce manque de dieu se change en aide. » Hölderlin, dit Godard, avait d’abord écrit « la présence du dieu », avant de se raviser.

(1) En présence d’un clown d’Ingmar Bergman : voyage d’hiver, Ed. Yellow Now, 2008

Paru dans Libération du 3 novembre 2010

Bande-annonce

 

À lire sur Ecrans.fr :

Bergman, posture posthume (22/10/2008)


Il y a 1 réaction à cet article.

Lire les réactions.
Réagir à cet article.

Partager cet article

Partager Tweet


Twitter Ecrans Facebook Ecrans

Sur les mêmes thèmes:

cinéma d’auteur - MegaUpload : la casse aux trésors

Suède - Le streaming, passion nordique au long cours

article précédent
Ecrans.fr, le pocdast : la Carte musique, The Walking Dead et la Classe américaine restaurée
article suivant
Le mauvais Buzz de Google passe à la caisse


 

Loading

Outils

  • imprimer
  • réactions (1)
  • Tweet
  • Partager

Actualit

  • « Acte II de l’exception culturelle » : le décor est planté
  • Un clip dans ses petits papiers
  • Facebook, une entrée en bourse « préparée avec négligence » ?
  • Google-Motorola : les brevets qui valaient 12 milliards
  • Ecrans.fr, le podcast citoyen

Lib.fr

  • L'UE adopte un texte en faveur du maintien de la Grèce dans l'euro
  • Feuilletez le cahier Livres
  • Printemps arabe, la répression continue
  • Croissance et frictions franco-allemandes au sommet
  • Plaintes en rafales suite à l'entrée en bourse ratée de Facebook
publicité

Ecouter / Voir

img75
Un clip dans ses petits papiers

« Østersøen » fera moins consensus sur son style musical que ses charmants décors en papier et carton.


Chronophage

Spewer

Attention, jeu dégueu.


Hum, bizarre...

img75
Dans le secret des lieux

L’un des gouvernements les plus zélés sur Google Earth est celui des Pays-Bas, qui a recouvert d’esthétiques polygones des centaines de sites stratégiques (palais royaux, dépôts de fuel, bases militaires...)


Vidéo box

img75
Meilleurs souvenirs du net

Marco Cadioli se livre à des dérives existentielles autour du globe avec Google Earth.


Vendredi, à poils !

img75
« Ce glandeur de phoque du Groenland n’a pas de boulot »


No comment

img75
Tu sais, Brad...

« J’aime venir de temps en temps ici et regarder les avions passer. »




accueil | internet | télévision | cinéma | DVD | jeux | téléphone
contacts | licence | mentions légales | données personnelles | charte d’édition
engine SPIP | powered by carburant
© Libération- un site de Libération Network - 2006 - 2008