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jeudi 24 septembre 2009 10:49

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Et que vive le Tiber libre !

par Alexandra Geneste

tag : gays&lesbiennes

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Ang Lee réinvente les marges bordéliques de Woodstock. Loin du mythe culturel.

Cela fait quarante ans qu’Elliot Tiber attend ce moment. La célébration de «son» Woodstock intime et personnel peut enfin commencer. Silence, on tourne… Derrière la caméra, le réalisateur taïwanais Ang Lee, qui vit aux Etats-Unis depuis 1978. «Un génie, drôle et attachant», dit Tiber, calé dans un sofa de son studio au 22e étage d’un gratte-ciel new-yorkais, son yorkshire lové à ses ­côtés.

Le contact entre les deux hommes a pris dès leur première rencontre, à San Francisco en 2007. Quand ils se croisent sur un plateau de télévision, Elliot Tiber (né Teichberg) est en pleine promotion de son livre autobiographique Taking Woodstock. Ang Lee, lui, est en promo pour son dernier film, Lust, Caution. «On s’est mis très naturellement à refaire Woodstock, raconte Tiber, l’œil souriant, Ang Lee m’a parlé de ses souvenirs de gosse de 12 ans, les yeux collés au petit écran pendant que dans les rues de Taïwan, la police arrêtait les jeunes aux cheveux longs vêtus de jeans, je lui ai parlé de mon histoire loufoque et nous avons beaucoup ri.»

Ang Lee, qui n’avait plus fait de comédie depuis Salé sucré, dévore le bouquin de Tiber et décide d’emblée d’en faire un film. C’est le début d’une complicité qui n’est sans doute pas due au hasard. L’un, écrivain et humoriste juif new-yorkais, revendique haut et fort son identité «gay», l’autre, cinéaste asiatique, anticonformiste et couronné de succès, est l’un des premiers réalisateurs à introduire le thème de l’homosexualité dans le cinéma chinois. Tiber sera invité à jouer le rôle de consultant pendant tout le tournage. «Ang Lee m’a apporté la crédibilité qui me manquait», reconnaît l’auteur américain, qui bataillait depuis des années pour faire entendre sa voix. La faute, selon lui, à son homosexualité. La vengeance est un plat qui se mange froid.

Légende

Son nom, désormais associé au film qui a été présenté au Festival de Cannes, ressort aujourd’hui dans plusieurs milliers de blogs. Depuis cet été, son livre figure parmi les best-sellers des librairies américaines. Tiber, qui écrit depuis trente-cinq ans des pièces, scénarios et comédies musicales, a été interviewé des centaines de fois pour toutes ces œuvres. «Mais jamais la presse ne daignait jusqu’ici mentionner que j’étais homosexuel», s’insurge celui que le New York Times a désigné comme «pionnier des droits gays». A 74 ans, cette réalité continue de lui peser. Entre deux conférences rondement payées à l’université de Princeton, dans le New Jersey, quand il n’écrit pas, il milite. Membre d’honneur de l’association RainbowMemorial.org, qui lutte contre les crimes de haine dont sont victimes les homosexuels, «le gay qui a sauvé Woodstock», comme le surnomment ses amis, travaille à un projet de film sur l’homophobie pour un grand studio d’Hollywood. «Tout n’est qu’une question de chance, de ­concours de circonstances», reconnaît, très amer, l’écrivain.

L’amour de sa vie, le réalisateur belge André Ernotte, décédé en 1999 à New York l’année du 27e anniversaire de leur union, aurait probablement aimé être témoin de ce nouveau come out de son ami. Quand ils se rencontrent dans Greenwich Village, un an après les émeutes de Stonewall, un an après Woodstock, l’artiste décorateur de 34 ans vient de sortir du placard. Une sortie haute en couleurs, alors qu’à deux pas de chez lui, un demi-million de jeunes aux pieds nus et cheveux longs célébraient la paix et l’amour au rythme des Janis Joplin et autres Jimi Hendrix. C’est cette libération d’un jeune gay new-yorkais, au croisement avec la «révolution» de 1969, que raconte son livre. Celle du fils d’un couple d’émigrés – elle russe, lui autrichien –, propriétaires d’un motel miteux au bord de la faillite, dans le nord de New York, qui les tire d’affaire malgré lui, en invitant les organisateurs d’un festival de musique à s’installer sur les terres du voisin. La légende commence ainsi avec sa part de faits et d’affabulations. Sur le film, Tiber précise, non sans fierté : «Certains s’attendaient à un énorme raout musical ou à un documentaire historique, ce film n’est ni l’un ni l’autre. C’est une histoire humaine, l’histoire vraie de la libération d’un jeune homme complexé, grâce à qui Woodstock a finalement lieu.»

Sos

Sa musique à lui, c’est plutôt Stravinski, Bernstein ou, quand son cœur balance, Judy Garland. Mais quand il croise, dans le motel familial pris d’assaut par la smala du festival, Joplin ou Hendrix, et qu’il est, comme tous les autres, sous l’emprise d’acides, il ne passe pas son tour. L’écrivain parle de ces trois jours passés dans les coulisses du festival avec passion et quelques ellipses : «Woodstock m’a rendu l’amour-propre que ma folle de mère avait piétiné pendant toute mon enfance, j’y ai récupéré ma liberté, émotionnelle et sexuelle.» La mère apparaît à l’écran comme une infernale mégère ­castratrice.

Elliot Tiber raconte avoir «fait la bringue» dans les années 60 avec Marlon Brando, Truman Capote et Robert Mapplethorpe, et il avoue aujourd’hui se sentir bien seul face à son jeune succès. Et comme il n’est pas du genre à manquer d’humour, ni, au final, de jeunesse, il propose de conclure cette rencontre sur un SOS sentimental : «Recherche désespérément un homme, de type français, parlant l’anglais, la Green Card en poche, végétarien, pas rebuté par l’âge ni la barbe, aimant mon livre et prêt à m’épouser !» Envoyer courrier au journal, qui fera suivre…

Paru dans Libération du 23 septembre 2009


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