jeudi 11 mars 2010 17:49
«Etre un animal n’est pas facile»
par Bruno Icher
DR
Il existe une sorte de récompense honorifique pour les comédiens abonnés aux rôles de salauds au cinéma. Devenir, l’espace d’un film, l’ennemi de James Bond. Le Danois Mads Mikkelsen a obtenu cette distinction dans Casino Royale, et sa carrière a pris un nouveau tournant. On pense régulièrement à lui dans de grosses productions (comme le Choc des titans, péplum en 3D sur les écrans français le 7 avril), et il reçoit chaque semaine un paquet de scénarios où il est censé accomplir toutes sortes d’horreurs. A 44 ans, l’ancien athlète - qui a aussi interprété Igor Stravinski dans le film de Jan Kounen sur la relation du musicien avec Coco Chanel - s’en amuse et n’espère qu’une chose pour sa carrière, que sa collaboration avec son ami et cinéaste Nicolas Winding Refn dure le plus longtemps possible. Ils se sont rencontrés en 1996 sur le tournage de Pusher, le premier film du cinéaste danois, exploration intimiste et ultraviolente des bas-fonds de Copenhague. Comment s’est déroulée votre rencontre avec Nicolas Winding Refn ?
C’est précisément la chose la plus difficile pour un comédien, non ?
Quand avez-vous décidé de faire carrière au cinéma ?
Comment avez-vous abordé le rôle de ce guerrier muet et brutal dans Valhalla Rising ?
Par exemple, quand mon personnage est dans sa cage, je me suis gratté et Nicolas m’a dit qu’il ne voulait même pas qu’il ait une attitude qui rappelle, même vaguement, son humanité. Je me suis efforcé de me comporter comme un animal. Et vous pouvez me croire, ce n’est pas facile. Où êtes-vous allé chercher les ingrédients pour jouer ça ?
Vous avez probablement aussi utilisé les conditions de tournage ?
Quels rôles aimeriez-vous jouer à l’avenir ?
Cela dit, je suis dans une position confortable et j’attends des rôles qui me conviennent. Pour l’instant, je n’éprouve pas le besoin d’écrire ou de réaliser des films, même si j’y pense un peu, bien sûr. Ce qui me tient vraiment à cœur, c’est de poursuivre ce que nous avons entamé avec Nicolas et de continuer à faire partie de son œuvre. Vous allez tourner un autre film avec lui ?
Il y a bien un réalisateur avec lequel vous avez très envie de travailler ?
Scorsese, sans hésitation. Dans les années 70. Paru dans Libération du 10/03/2010
Je commençais à peine ma carrière, essentiellement de tous petits rôles, quand j’ai rencontré Nicolas qui préparait son premier film, Pusher. Je crois qu’il m’a choisi pour interpréter le rôle de Tony [un voyou skinhead drogué et minable, ndlr] parce que j’avais été viré de l’école dramatique. Mes professeurs ne comprenaient rien à ce que je disais tellement je marmonnais. Ce qui a dû lui plaire, c’est que, justement, je n’avais pas l’air d’un acteur.
C’est évidemment essentiel. A cette époque-là de ma vie, j’ai l’impression que c’était plus facile parce que personne ne me connaissait. Ce qui m’a aidé sur le tournage de Pusher, c’est que certains ne jouaient pas, ils reproduisaient ce qu’ils étaient dans la vie. Et cette sensation était exactement ce que Nicolas avait en tête dès le départ.
Pusher - DR
Comme souvent, c’est un concours de circonstances. Dans ma jeunesse, j’étais un gymnaste de bon niveau. Plus tard, j’ai voulu devenir danseur. Je ne me débrouillais pas mal mais ça n’a pas suffi. Alors, je me suis dirigé vers le métier d’acteur à cause d’un film qui m’a beaucoup troublé, Taxi Driver. Avant cela, tout ce que j’aimais au cinéma, c’était Bruce Lee, les films d’horreur ou d’action ou les trucs hollywoodiens comme les Trois Mousquetaires. Quand j’ai vu Taxi Driver, je voyais pour la première fois le héros et aussi le salaud en même temps. J’étais dans des montagnes russes d’émotion, sans pouvoir m’empêcher d’aimer et de détester ce type.
Avec Nicolas, nous sommes partis d’un point de vue simple : il n’est pas un être humain. Cela correspond à la fois au trouble qui se dégage de lui et à la note de fantastique qu’adore Nicolas. Alors, je l’ai joué comme ça. Il ne parle pas, n’a aucune expression, ne montre pas qu’il est heureux ou triste. Cette inexpression absolue déclenche chez les autres personnages, et donc chez le spectateur, une interprétation à son sujet. Certains pensent qu’il est juste un captif, d’autres que c’est un envoyé de Dieu, d’autres encore que c’est le diable. Du coup, je ne faisais strictement rien.
Ça m’a rappelé un pari stupide que nous nous étions lancé avec un ami. Au cours d’une soirée dans un bar, nous avions décidé de ne pas dire un mot et que le premier qui parlerait paierait les verres. On a tenu pendant trois heures et ça a mis une ambiance épouvantable. Tout le monde venait nous voir à tour de rôle pour nous demander ce qui n’allait pas. Et c’est devenu l’événement de la soirée. Chacun avait sa petite idée, interprétait notre attitude neutre, au point que certains se sont mis en colère. Simplement parce que nous ne nous comportions pas normalement.
C’est le moins que l’on puisse dire. Il fallait chaque matin acheminer le matériel dans ces montagnes d’Ecosse pendant plus d’une heure. Il faisait un froid terrible, très humide, avec un vent impossible. Nous étions tous épuisés et, au bout d’un moment, cela devient plus facile d’imaginer qu’on est dans des conditions de survie, à rester là immobile dans le froid, prêt à tuer à tout moment.
J’aime bien jouer les durs, les méchants. J’ai la chance d’avoir un physique qui peut s’y prêter mais, surtout, j’aime fabriquer un passé à mon personnage, imaginer les raisons pour lesquelles il est comme il est. Il n’y a aucun rôle que je refuse s’il est intéressant. Je ferais Hitler sans hésiter, mais je ne suis pas sûr qu’on me le demandera.
J’y compte bien. Ce n’est pas de la prétention, mais je suis convaincu que Nicolas et moi n’aurions sans doute pas été aussi bons si nous ne nous étions pas rencontrés.
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