Exotisme soviétique
Sorties en DVD deux films venus de l’Union soviétique brejnévienne des années 70.
par Edouard Waintrop
tag : cinéma d’auteur
DR
Vingt jours sans guerre (1976) d’Alexei Guerman, 1h36, avec Youri Nikouline et Ludmilla Gourtchenko, 7 euros, Bach films.
Le Début (1970) de Gleb Panfilov, 1h30, avec Inna Tchourikova. 7 euros, Bach films.
Le Début et « Vingt jours sans guerre » sont deux sacrés bons films qui nous viennent d’un autre monde, l’Union soviétique brejnévienne des années
70. La société là-bas était sans doute bloquée, la politique suivie, revival du stalinisme, insupportable, cela n’empêcha pas un certain cinéma d’émerger. Un cinéma qui parlait de l’Histoire, des gens, de leurs problèmes,
librement. Le Début, qui raconte les premiers pas d’une actrice, est le deuxième long-métrage de Gleb Panfilov après Pas de gué sous le feu (1967). On
y entre par le procès de Jeanne d’Arc, tourné par un jeune cinéaste soviétique anticonformiste. Ce n’est pas lui le héros du Début. C’est sa Jeanne et la comédienne qui joue ce rôle. La sainte française, qu’il met en scène, est une fille du peuple avec des allures de voyou, éruptive, profondément humaine. Celle qui l’incarne, Pacha, est une ouvrière, actrice amateur, au visage ingrat, habituée à jouer la fée carabosse dans des spectacles de province. Bien que timide, elle sait ce qu’elle veut et ne se laisse pas faire. Elle est comme ça sur les planches et dans la vie. Avec par exemple, l’homme de sa vie, un type pas brillant, qu’avec ses copines jalouses. C’est cet allant, cette verdeur, qu’elle infuse à sa Jeanne d’Arc. La réussite du Début est double. Il y a d’abord l’énergie que le film transporte, ensuite sa fluidité. Le passage de la vie de Pacha aux scènes de cinéma se fait sans heurt. Le rythme de la mise en scène alternant accélérations et pauses n’y est pas pour rien. Mais c’est surtout d’Inna Tchourikova, l’interprète des deux personnages, dont on se souviendra. Six ans plus tard, Panfilov filmera Je demande la parole, un
autre beau film, toujours avec Tchourikova, son égérie et sa femme. Vingt jours sans guerre est l’adaptation d’un livre de Constantin Simonov (1914-1979), un des meilleurs écrivains de la période stalinienne (1)
et de la période suivante (2). Simonov fut également un poète, un romancier, un maître du récit de guerre. Dans la nouvelle adaptée ici et sa belle transposition à l’écran, il raconte une permission en pleine seconde guerre mondiale de Vassili Lopatine, écrivain et officier de l’armée rouge comme lui. Vingt jours loin du front, vingt jours sans guerre, qu’il passe à Tachkent, ville d’Orient devenue le refuge de civils chanceux, de membres du parti, des administrations et du cinéma. Le film d’Alexeï Guerman commence par des scènes peu héroïques sur le champ de bataille, avec des soldats embourbés autour de Stalingrad, plus
enclins à se protéger des bombes qu’à tirer sur l’ennemi d’ailleurs invisible. Lopatine expliquera plus tard qu’il n’y a jamais d’enthousiasme dans le combat. Il montrera aux acteurs et au metteur en scène qui, à Tachkent, adaptent un de ses récits, que l’on porte peu le casque sur le front, qu’il y a des exploits impossibles (attaquer en solitaire un char d’assaut), que le cinéma héroïque que l’on fait alors est un tissu de bêtises. C’est toute une branche du cinéma soviétique que scie avec efficacité Guerman. Surtout Lopatine rencontre l’amour, une femme légèrement désespérée qui, comme lui, a déjà vécu, déjà pris les coups. Leur histoire est magnifiquement racontée par Guerman et Simonov. Et aussi par les deux acteurs principaux du film, Youri Nikulin, qui était à l’époque clown au cirque de Moscou, et Ludmila Gurchenko. Guerman sait à merveille filmer leurs regards, leurs hésitations, notamment dans le train qui les mène de l’Ouest vers Tachkent, mettre en scène avec tendresse le hors champ d’une guerre atroce. Leur
rencontre est une merveille de délicatesse et de mélancolie. Ce film sera découvert en France dix ans après sa réalisation. Il vaudra une certaine reconnaissance à son réalisateur, connu depuis pour avoir présenté à Cannes en 1998, Khroustaliov ma voiture ! Ces deux DVD sont accompagnés d’un entretien avec Richard Delmotte,
connaisseur chaleureux du cinéma soviétique, même s’il se prend parfois les pieds dans les dates. (1) Il a écrit quelques poèmes à la gloire du tsar rouge.
_(2) il fit une autocritique discrète mais efficace dans Vu par un homme de ma génération, un livre de souvenirs de la période la plus noire de l’histoire russe.
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