mercredi 17 février 2010 12:30
Facebook : une bio de façade
La revanche d’un solitaire, Mezrich Ben, éditions Max Milo, 19,90 € Au moment où Facebook, le réseau social aux 400 millions de membres dans le monde, fêtait ses six années d’existence il y a quelques jours, un ouvrage très attendu sur la création du site arrivait sur les étalages des libraires français. Ecrit par Ben Mezrich, le « facebouquin » en question, The Accidental Billionaires (qu’on traduirait par Milliardaires malgré eux) a été retitré pour sa version française « La revanche d’un solitaire, la véritable histoire du fondateur de Facebook ». L’ingénu pourrait donc s’attendre à lire une biographie de Mark Zuckerberg, le créateur du site aujourd’hui âgé de 25 ans, d’autant que l’éditeur français, Max Milo, a choisi une couverture bien plus explicite (et moche, faut avouer) que l’originale en la matière :
Oui mais non, vous n’apprendrez pas grand chose sur Zuckerberg dans ce livre, du moins pas plus que ce que les curieux intéressés par le bonhomme ont déjà pu lire ailleurs. Le wonder boy du web 2.0. n’a en effet pas souhaité répondre aux questions de l’auteur, qui présente son livre dans la préface comme « un compte rendu narratif et dramatique basé sur des douzaines d’interviews, des centaines de sources, et des milliers de pages de documents, dont plusieurs comptes rendus judiciaires ». Notez d’emblée les qualificatifs à retenir : « narratif » et « dramatique ». On y reviendra. Le livre débute par la rencontre à Harvard entre Zuckerberg et Eduardo Saverin, ce dernier étant désormais crédité (après un long procès) comme co-fondateur du site. Lui-même ancien étudiant de la prestigieuse université américaine, Mezrich se la joue guide du campus à grand coup de descriptions de l’institution sous tous les angles. Suivra l’implication de Zuckerberg dans le lancement d’un réseau social (ConnectU) fondé par des camarades de fac qu’il lâche sans vergogne pour mieux construire son propre site (thefacebook), non sans avoir au préalable hacké les photos des étudiants pour façonner une ébauche de son future hit (le quasi mort-né Facemash). L’histoire est connue, et Mezrich n’apporte pas grand chose de neuf là dessus, si ce n’est le point de vue de Saverin sur l’affaire, sachant que lui a bien accepté de s’entretenir avec l’auteur. Plus de 200 pages durant, on suit donc les pérégrinations de Zuckerberg, le geek timide convaincu (à raison) du potentiel de son bébé, du lancement de thefacebook à Harvard jusqu’au premiers « gros » investissement dans ce qui deviendra rapidement Facebook, tout court. Parmi les « personnages secondaires » (le livre étant écrit comme un roman, bien que qualifié de « non fiction » par l’éditeur US, on peut se permettre une telle appellation), on retrouve Sean Parker, qui créa à 20 ans l’historique Napster et qui aide Zuckerberg à trouver des investisseurs, et les jumeaux Winklevoss (Tyler et Cameron), des sportifs olympiques, ex étudiants d’Harvard, et créateurs malchanceux de ConnectU. Ils ont reçu il y a peu 65 millions de dollars de Facebook pour ne pas donner suite à leur plainte. Le principal reproche imputable au livre est cette insupportable tendance à la dramatisation perpétuelle, qui confine souvent au ridicule. Preuve en est ce passage [la traduction est faite maison, notre copie du livre étant en VO], qui narre le piratage d’un ordinateur de Harvard par Zuckerberg pour récupérer des photos d’étudiants. Ecrit de manière concise, cela donnerait : « Mark lance le programme ». Version Mezrich, voilà le travail : « À ses côtés, on peut presque imaginer les minuscules paquets d’informations électriques transférés à travers les câbles, minuscules impulsions d’énergie pure pompées à même dans l’âme électronique de l’immeuble ». En langage d’édition, on appelle ça du remplissage, et entre les (nombreux) passages écrits dans ce style pompeux et les répétitions à foison, le livre aurait clairement pu se réduire à un essai d’une cinquantaine de pages, maximum. Quant à la « vue imprenable sur les coulisses du capitalisme numérique » que promet l’éditeur, disons que c’est une vue assez bouchée, et on conseillera aux curieux de se jeter en revanche sur le plus fourni (et hilarant) Bringing nothing to the party, du journaliste anglais et ex-entrepeneur Paul Carr. Ce récit autobiographique à l’humour caustique sur les coulisses du monde des start-up (et du journalisme high tech) est d’ailleurs gratuitement et légalement disponible sur le Net (lien pdf).
Qu’on ne s’y trompe pas, sans douter de la motivation de Mezrich, le livre n’est avant tout qu’un prétexte à une adaptation cinématographique, envisagée avant même sa parution. Ce sera bientôt chose faite puisqu’en fin d’année sortira The Social Network, par David Fincher (Zodiac, Fight Club), d’après Ben Mezrich. Au casting, on retrouvera Jesse Eisenberg dans le rôle de Zuckerberg (il faut dire qu’avec Adventureland et Zombieland, Eisenberg est bien rodé dans le domaine du geek), Justin Timberlake sera quant à lui Sean Parker, et Andrew Garfield, vu dans le dernier Terry Gilliam, endossera le costard d’Eduardo Saverin. Compte tenu du pédigrée de Fincher, et de celui du scénariste (Aaron Sorkin, créateur de la série À la maison blanche), on peut s’attendre à un long métrage bien plus digeste que son matériau d’origine. Sur le même sujet :
Sur le tournage de The Social Network, via Coming Soon
le portrait de Mark Zuckerberg paru dans Libération en novembre 2008.
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