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jeudi 18 mars 2010 13:33

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Fatih Akin, la morale de la table

par Philippe Azoury

Photo Jean-François Robert

Soul Kitchen de Fatih Akin
avec Adam Bousdoukos, Anna Bederke, Pheline Roggan, Birol Unel… 1 h 39.

Il fait un froid vif, un vent givré à vous scinder en deux. Une fille blonde et une fille brune se blottissent contre un garçon sous l’auvent troué d’une bâtisse imposante, les murs de béton brut recouverts de trois épaisseurs d’affiches de concerts rock ou de mouvements alternatifs et de tags. Le Gängeviertel n’est pas un bâtiment à l’abandon au cœur de la Grosse Bergstrasse, mais le plus grand squat de Hambourg. L’immeuble est calme ce soir. Il se repose avant une soirée de soutien prévue le lendemain contre son expropriation programmée. En juillet, si personne n’arrive à empêcher la procédure en cours, ateliers d’artistes, salles de répétition et de concerts laisseront place à un fringant magasin Ikea. Adam, le garçon, arrache un bout d’affiche pour en découvrir une autre sur laquelle on peut lire en partie l’inscription « Soul Kitchen ». C’est le nom du film dans lequel Pheline (la blonde), Anna (la brune) et Adam, trentenaire poupon et jovial, ont joué. Un film sur Hambourg, tourné par moments dans ce squat.

C’est la première comédie de Fatih Akin, qui, à 37 ans, a laissé reposer momentanément sa trilogie en cours sur « l’amour, la mort, le diable » (Head On, De l’autre côté) et les documentaires musicaux qui sont sa respiration (Crossing the Bridge) pour se lancer dans un film qui fait semblant de respecter le genre, demandant à ses acteurs de jouer un ton au-dessus et au récit de se construire sur des rebondissements incessants. Pourtant, Soul Kitchen est autrement plus piégé qu’il n’y paraît. Il a toutes les caractéristiques du film entre potes, inoffensif et bien emmené, la parenthèse cool entre deux projets ambitieux. Un petit bidule de contrebande narrant la simple histoire d’un trentenaire qui ouvre un bar dans un entrepôt désaffecté du port, se bat pour en faire un endroit qui lui ressemble et doit en même temps gérer tout un tas d’emmerdes : sa copine qui se taille en Chine, son frère placé en liberté conditionnelle et un ancien camarade de lycée devenu promoteur immobilier cynique et bien décidé à lui arracher son bar dans un quartier qui chaque jour devient le centre d’attraction branché de Hambourg.

Et si, entre trois rebondissements de comédie, Soul Kitchen en avait profité pour balancer une histoire politique et récente de sa ville d’élection ? Pour Anna la brune, qui est en école de cinéma et a un temps servi dans des bars alternatifs, « chacun des lieux choisis ici vaut comme symbole ». De quoi, au juste ? De la gentrification dont Hambourg, plus que toute autre grande ville en Allemagne, fait l’objet. Ce processus de récupération des zones ouvrières ou immigrées pour en faire des quartiers tendance. Et dont ce squat est, à sa façon, exemplaire. Dans les années 70, il fut un grand centre commercial un peu rutilant, le cœur de ce quartier d’Altona qui était pour l’essentiel habité par la communauté turque. C’est, pour l’anecdote, dans ce grand magasin Karstadt que Fatih Akin a acheté un jour de 1986 son premier vinyle, Parade de Prince. « Enfant du quartier, je jouissais d’une sorte de statut spécial, se souvient Akin. Ma mère était enseignante, et elle a appris l’allemand à deux générations d’émigrants turcs. À Altona, comme dans un village, tout le monde me connaissait comme son fils. » La montée du chômage dans les années 80 entraîne la fermeture des commerces du coin. Des échoppes d’alimentation au gros shopping mall Karstadt. Le quartier s’enlise et la mairie de Hambourg propose aux artistes de s’installer dans ce bâtiment vide pour l’occuper un temps.

Ils ne se font pas prier. La décennie qui vient de passer fut celle d’Altona, devenu le quartier en vue de Hambourg. Les artistes apportent avec eux un mode de vie et des objets de consommation bien précis. Restos et bars à la coule, galeries alternatives puis progressivement boutiques de design, échoppes bio, bars à brunch et boutiques-hôtels : la seconde vague, nettement plus bourge. Aujourd’hui, dans Altona Nord, une zone ouvrière, on ne s’étonne plus de voir pousser un Design Hotel parmi les briques rouges d’une ancienne usine. Dans le quartier, ou non loin de là à Ottensen (ex-ruelle popu désormais jalonnée de bars), ce fut dix ans durant la course à qui louerait pour une poignée de marks tel entrepôt en déshérence pour tenter d’en faire en moins de six mois un lieu qui marche. Aujourd’hui, la levée des loyers et la politique de rachat des promoteurs immobiliers poussent la même population à partir, incapable de renouveler ses baux ou de répondre à la surenchère des propriétaires espérant vendre des blocs d’immeubles entiers. Les artistes ont eux-mêmes scié la branche sur laquelle ils étaient assis. En cela, Hambourg a connu la même évolution que les trois quarts des grandes villes occidentales, voyant le mode de vie des enfants de la classe moyenne cultivée et vaguement élitiste devenir une nouvelle norme - New York reste le modèle, et à ce jeu Paris n’est pas en reste.

Adam, l’acteur principal, peut méditer ça. Ce film est sur lui. Fils d’émigré grec, il ouvre il y a dix ans la Taverna, dans le quartier d’Ottensen. Un bar servant du tsatsiki sur des airs de rebétiko. L’artère est un centre de ralliement pour les fêtards, qui s’y restaurent en sortant des clubs et y trouvent des loyers à la mesure de leur allocation chômage. La suite est dans le film. « Tu sais, au départ, Fatih a écrit la première version du script alors qu’il venait d’acheter un nouveau traitement de texte. Il a commencé à taper quelques mots : ’Adam n’a pas le moral, sa copine et lui viennent de se disputer et son bar ne marche pas bien.’ » Akin confirme : « C’était il y a cinq ans. Mais, entre-temps, Head On est sorti et l’accueil qu’il a reçu m’a amené à faire directement un film d’une assez grande envergure, De l’autre côté. J’ai mis Soul Kitchen en veilleuse, j’ai même pensé le faire réaliser par quelqu’un d’autre. Mais c’est l’histoire de mes meilleurs amis, et c’est mon histoire : une partie de moi-même. J’ai compris que je devais tourner ce film tout de suite si je ne voulais pas l’enterrer à jamais : Adam a 39 ans, moi bientôt 38. On va devoir un de ces jours faire nos adieux à un mode de vie qui nous a vus sortir pendant vingt ans tous les soirs. Il y a juste un moment où ça n’a plus de sens et où tu aspires à autre chose. Surtout, les quartiers tels qu’on les a connus sont devenus méconnaissables ou vont disparaître, le rapport à la ville n’est plus le même. Pendant qu’on s’amusait, on n’a pas vu ce qui se passait. C’est en travaillant sur le script que l’évolution des choses m’a paru claire. »

DR

Le Soul Kitchen, ce bar resto gorgé de soul music, qui fait salle de répète pour groupes l’après-midi et boîte improvisée le soir, n’existe pas en l’état. Il est partout sans doute et nulle part à la fois. Pour retourner sur le décor même du film, il faut traverser le pont au-dessus de l’Elbe, dépasser les entrepôts du port. Là, au 110 de la Industriestrasse, vous trouverez un bâtiment appartenant autrefois à la Steinmetz Spedition. Sur la partie haute de l’entrepôt, on peut lire fièrement l’inscription d’avant-guerre : « Düsseldorf, Herford, Hamburg. » Mais les carreaux sont pétés, l’endroit est rouillé, dévoré par les mauvaises herbes. A 200 mètres, il y a la Honigfabrik, à la fois galerie d’art et salle de concerts, symbole du déplacement de la nouvelle activité arty de Hambourg.

Si on pousse la marche, on arrive à Wilhelmsburg, un des quartiers les plus défavorisés de la ville, condensant toutes les couches immigrées ou ouvrières. Mais les pronostics lui donnent cinq ans avant de connaître la même transformation qu’Altona. Les loyers ne valent encore rien. La ville se propose déjà d’y loger gracieusement les artistes. Comme au lendemain d’une fête qui aurait duré dix ans, les collectifs se demandent tous aujourd’hui s’il faut y aller ou pas (et comment faire autrement, avec l’inflation des loyers du centre ?). L’impression amère de servir d’agent de rénovation implicite rend les discussions aigres. Chacun comprend que, sous couvert de générosité et de discours prônant le métissage culturel, les artistes ne servent plus que d’instruments de colonisation pour une politique d’aménagement de la ville sans doute bien moins altruiste qu’elle ne s’efforce de le faire croire. « Si on se demandait à quoi sert l’art, on tient peut-être un début de réponse », lâche, mi-ironique mi-écœurée, notre photographe, Linn Schröder, elle-même hambourgeoise.

Anna, Pheline et Adam ont tenu à boire une bière dans un bar proche d’Altona : l’Astra-Stube, sur la Max-Brauer Allee, dans le microquartier de Sternbrücke. On reconnaît le bar dans lequel Anna et Adam, dans le film, boivent des shots toute la nuit. La baie vitrée modeste donne sur une voie ferrée, celle d’un métro aérien. Un groupe vient de jouer, et à peine les instruments sont-ils remballés qu’un DJ est déjà en place. Dehors, bravant le froid, un groupe de garçons et de filles fument face à un bâtiment minuscule qui abrite deux clubs.

Pheline n’arrive pas à croire que, dans quelque mois, tout ça n’existera plus : « Ils vont reconstruire le pont et tout ce tronçon-là va être rasé et reconstruit à neuf. Je suis sortie là tous les soirs durant des années. L’Astra-Stube était un bar traditionnel hambourgeois dans les années 50 et 60, puis les musiciens alternatifs ont fait de cet endroit leur QG. » En choisissant ces lieux-là, avec précision mais en les mettant en connexion dans un territoire de fiction, Akin a dessiné un Hambourg imaginaire : « On a tourné un film dont je ne saurais dire s’il relève de l’histoire contemporaine ou s’il est un film de science-fiction. Ou de la politique-fiction. Il ne fait aucun doute que ce qui est arrivé à Altona, au Sternbrücke, menace désormais Wilhelmsburg. L’idée est de toujours repousser plus loin les populations ouvrières et de reconstruire cette ville en en faisant un pôle de design et d’architecture de premier ordre. Tu as vu les anciens docks ? »

L’une des fiertés de la municipalité est la rénovation de l’ancienne zone en bordure du port, devenue un grand laboratoire architectural à ciel ouvert. Au cœur de ce quartier inabordable, qui peine à trouver une vie, le nouvel Opéra philharmonique d’Elbe, en construction. Ouvert ou pas, il est un symbole : Hambourg, la seconde ville la plus riche d’Allemagne derrière Munich, « mais celle qui contient le plus de millionnaires », réajuste Akin, entend bien ne plus être célèbre seulement pour sa sévérité protestante ou pour son Reeperbahn (quartier chaud plus rouge et graisseux que jamais), mais pour son pôle urbain ultramoderne. Il y a tout cela dans Soul Kitchen, et plus encore. L’adieu sentimental à une génération, celle qui n’a compris ni ce qu’elle entraînait avec elle ni ce qui se tramait dans son dos : « Ce film est aussi notre autoportrait critique », conclut Akin.

Paru dans Libération du 17 mars 2010


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