jeudi 11 février 2010 10:52
Festival de Berlin, l’âge mûr
par Gérard Lefort
tags : cinéphilie , festival
Photo Reuters
Ce n’est pas seulement parce qu’il est le seul festival international de cinéma qui a lieu au cœur, et parfois au pire, de l’hiver, que Berlin a su dessiner sa singularité face aux deux autres « monstres » estivaux, Cannes en mai et Venise en août. Des rivaux souvent plus T. rex que mammouths quand ils jouent en sourdine la petite musique du « il y a un festival de trop ». Devinez lequel ? Certes, Berlin pâtit du calendrier. En février, bon nombre de productions attendent le prestige d’être sélectionnées par le « plus grand festival de cinéma du monde » (en français, Cannes). En 2004 par exemple, Carnets de voyages de Walter Salles fut déprogrammé au dernier moment pour cause de sirène cannoise. La guerre est également à peine feutrée entre Berlin et Cannes à grand coup de films du jeune cinéma allemand alternativement pris en otage par l’un ou l’autre. Mais Berlin, au bilan de ses soixante ans d’existence, n’a vraiment pas de quoi complexer. Né en juin 1951, le festival fut inventé par les alliés américains et britanniques qui géraient l’ancienne capitale du Reich. Le but est ouvertement propagandiste : le festival doit servir de vitrine culturelle de l’Ouest et, la guerre froide frisant alors la congélation, de tête de pont au cœur de la RDA communiste. La direction fut confiée à l’historien du cinéma Alfred Bauer qui, dans les années 40, avait travaillé pour la Reichsfilmkammer (le bureau du cinéma du Reich) avant de devenir, après guerre, conseiller pour le cinéma auprès du gouvernement militaire britannique. Le festival de Berlin ne s’est jamais tout à fait départi de cette naissance politique. Au point d’essuyer bien des critiques qui accusèrent la manifestation d’être le cap Kennedy des majors américaines venues y lancer leurs missiles intercontinentaux. Il est vrai que tout au long des années 70 et 80, sous la férule du directeur Moritz de Hadeln, (vingt-deux ans de règne jusqu’en 2001), la présence des productions hollywoodiennes en compétition est pour le moins pachydermique. Il faut attendre le début des années 70 et une esquisse de dégel pour que l’interdiction des films de l’Est soit levée. En 1974, un film soviétique est invité. L’année suivante, Jakob der Lügner de Frank Beyer est le premier film est-allemand en compétition et c’est Adoption, de la Hongroise Márta Mészáros, qui emporte l’ours d’or. Du coup, Berlin devient la contre-vitrine du cinéma de l’Est. Le meilleur des cinéastes polonais ou tchèques y montre ses films, et le cinéma soviétique n’est pas en reste (de Sokourov à Tarkovski) même si, la plupart du temps, les films russes montrés à Berlin sont censurés ou interdits en URSS. On se souvient à cet égard, en 1987, de la projection sous parano du Jour de l’éclipse, premier opus visible de Sokourov. Mais la puissance de Berlin ne tient pas, loin s’en faut, à sa compétition officielle, si longtemps grevée par des motifs diplomatiques et, conséquemment, ses palmarès calamiteux. Même si la situation se redresse à la fin des années 90 où se succèdent de fameux ours d’or (en 1999, la Ligne rouge, de Terrence Malick ; en 2000, Magnolia, de Paul Thomas Anderson ; en 2002, le Voyage de Chihiro, de Hayao Miyazaki), on fait le voyage à Berlin pour ses sélections parallèles. En 1969, dans la foulée de la contestation qui a enflammé l’Europe, Ulrich et Erika Gregor ont fondé le Forum international du nouveau cinéma (dirigé depuis 2001 par Christoph Terhechte) qui devient vite une contre-programmation où va être projeté, notamment dans l’antique et sympathique salle Delphi, le meilleur du cinéma indépendant, expérimental et politique. Toute la cinéphilie mondiale s’y rue et le palmarès de ses découvertes et audaces est vertigineux : Tanner et le jeune cinéma suisse, Oshima (dont la copie de l’Empire des sens fut saisie par la police en 1976), Jean Eustache, Jean Rouch, Chantal Akerman et toute la nouvelle vague asiatique, dont Hou Hsiao-hsien. Le festival officiel tente le contre-feu au début des années 80 avec la sélection Panorama, créée par Manfred Salzgeber et dirigé, depuis 1992, par Wieland Speck, en partie pour faire une place au cinéma gay et à la compétition des Teddy Bears (Todd Haynes, Stanley Kwan, François Ozon en ont eu un). Comment le festival de Berlin, pour beaucoup indexé sur l’histoire, partagée, de la ville, a-t-il survécu à la chute du Mur ? Curieuse édition comateuse de février 1990 où le festival tente lui aussi la réunification en organisant des projections dans l’ex-partie Est de la ville dans des salles quasi désertes. L’expatriation du festival dans les bâtiments de la Haus der Kulturen der Welt, sorte de MJC sympa mais à l’architecture mal commode surnommée « l’huître malade » par les Berlinois, ajoute au flottement. Le rebond viendra en 2000 avec le déménagement du festival à Potsdamer Platz, centre du « nouveau Berlin », et avec l’arrivée à la direction, en 2001, du pétulant Dieter Kosslick qui eu la perspicacité d’accompagner en force la nouvelle vague du jeune cinéma allemand (Fatih Akin, ours d’or en 2004 pour Gegen die Wand). Le festival y gagne en confort moderne mais, dans ce canyon à courants d’air glacés qu’est le quartier de Potsdamer Platz, y perd pas mal de son charme « bricolé ». Ce qui ne semble pas décourager les spectateurs. Détail crucial : contrairement à Venise et Cannes, le festival de Berlin est grand ouvert au public. Plus de 270 000 tickets vendus l’an dernier. Paru dans Libération du 10/02/10
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