Festivals, les feux de la mue
par Marie Lechner
tags : VOD , économie , festival , YouTube , crowdfunding
Cinema Reloaded - DR
Quel est le rôle d’un festival à l’ère numérique ? Il y a quelques années que le festival du film de Rotterdam (IFFR), qui débute aujourd’hui, se démène avec cette question lancinante. Pour cette 39e édition, il lance une nouvelle initiative, Cinema Reloaded : trois projets de courts métrages dirigés par des réalisateurs indépendants subventionnés par les internautes. Face au pessimisme de l’industrie cinématographique qui redoute de subir le même fléau que celle du disque, l’IFFR veut afficher sa foi en l’avenir si ce n’est de l’industrie, au moins du cinéma indépendant. « Jamais on a écouté autant de musique, la moitié de la planète a un lecteur MP3 ou un smartphone. Le même effet est prévisible pour le cinéma, avec un plus grand accès aux films et un choix plus étendu », dit le communiqué. Outre la baisse des coûts de production, l’accès gratuit et aisé aux moyens de diffusion et de marketing, « le plus excitant pour ceux qui aiment le cinéma est qu’Internet offre une chance de combler le fossé entre le réalisateur et son audience ». L’IFFR prétend ainsi avec ce nouveau projet mettre « le public actif » au cœur du futur du film. Les mauvaises langues diront que c’est surtout un moyen de faire les poches de l’internaute puisque l’essentiel de sa « participation » se borne à cofinancer son film préféré. Il aura la possibilité d’acheter des pièces (de 5 dollars minimum, soit 3,50 euros) sur le site web dédié et de les investir sur le court de son choix (au budget de 30 000 euros). Il ne pourra pas intervenir dans le processus créatif des réalisateurs (l’Argentin Alexis Dos Santos, le Malaisien Ho Yuhang et l’artiste suisse Pipilotti Rist) ni espérer de retour sur investissements. En échange de ce don, il pourra suivre l’évolution du film via le blog du réalisateur, voir la première du film en vidéo à la demande (VOD), avoir son nom dans les crédits (à condition de débourser au moins 25 dollars) et être invité à la première en salle (selon le nombre de places disponibles). Rien de bien révolutionnaire en somme, les initiatives de « crowdfunding » pullulent sur le web 2.0, qu’il s’agisse de financer un film, un jeu vidéo, un documentaire, un album (Indiegogo, Kickstarter, Touscoprod, Peopleforcinema…). Certains films « open source » (A Swarm of Angel ou El Cosmonaut) vont plus loin dans l’implication du spectateur, qui peut participer en tant que figurant, assistant, compositeur. Les festivals qui auraient pu être le lieu du renouveau du cinéma indépendant restent à la traîne. Pour le nouveau directeur de l’IFFR, Rutger Wolfson, Cinema Reloaded est une « expérimentation » qu’il espère riche d’enseignements et qui donnera lieu à un rapport. « Ce projet n’a pas pour vocation de trouver un business modèle définitif, mais d’alimenter une réflexion. » Autre piste frileusement explorée, la diffusion instantanée. Jusqu’au 31 janvier, le festival de Sundance expérimente pour la première fois des modes de distribution alternatifs. Sundance Selects, son service de VOD accessible sur le câble américain, propose trois films, le documentaire The Shock Doctrine, la comédie autobiographique Daddy Longlegs et le film à suspense 7 Days, le jour de leur première en salle à 40 millions de foyer durant un mois. La mecque du cinéma indé américain ne veut plus seulement être le rendez-vous incontournable des professionnels mais toucher directement le public, où qu’il soit. Une condition cruciale pour les réalisateurs indépendants. Les contrats hollywoodiens sont devenus denrée rare. La plupart des studios majeurs se sont retirés de la scène indé. En 2008, moins de la moitié des films présentés à Sundance ont eu les honneurs du grand écran. « Les festivals eux-mêmes vont devenir partie de la stratégie de distribution d’un film. Nous allons voir dans le futur un tas de films qui vont bondir directement en distribution et utiliser le festival comme rampe de lancement », déclare le nouveau directeur, John Cooper. Que ce soit en coopération avec le festival ou de leur propre initiative, les producteurs sont plusieurs à tester la diffusion immédiate. Plutôt que d’espérer vendre leur film dans un marché saturé, ils espèrent profiter du buzz du festival pour trouver un public. Ainsi Bass Ackwards, le road-movie en camion Volkswagen de Linas Philips sera disponible en VOD aux États-Unis dès la clôture du festival. Le film est sélectionné dans une nouvelle section, NEXT, dédiée aux films low et no-budget. « Notre film ne coûte que 30 000 dollars, nous pouvons prendre le risque de faire quelque chose de totalement idiot qui va à l’encontre de ce qui se fait », dit le producteur, Thomas Woodrow, dans une vidéo postée sur YouTube. Le long métrage est aussi l’un des cinq films proposés par YouTube en partenariat avec Sundance, sur son nouveau service de VOD (pour 4 dollars). Une offre finalement très pauvre, valable uniquement durant le festival et aux États-Unis, même si la plateforme de vidéo en ligne a exprimé son souhait de devenir sur le Net le nouveau canal des films indépendants en mal de diffusion, où les réalisateurs pourront fixer le prix et les conditions de location tout en conservant leurs droits. À suivre. Paru dans Libération du 27 janvier 2010 Sur le même sujet :
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