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samedi 15 novembre 2008 08:48

  • télévision

Fiction cherche pulpe

« Clara Sheller », « Mafiosa », « Plus belle la vie »,... la mue des séries françaises.

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : série

Photo Wahib Chehata

Pouf(fe)s ami(e)s, ça y est. Trois ans après la première, la deuxième saison de cette suprême pouffe de Clara Sheller débarque enfin, mercredi sur France 2  : Clara Sheller, ses états d’âme de trentenaire, chroniqueuse à temps très partiel, chouineuse à temps plein, son petit ami Gilles qui veut un môme, son ami homo Jipé qui veut Gilles, tout ce beau monde s’enfilant joyeusement au son de Mirwais. Le tout à 20 h 50 sur une grande chaîne, oui Madame. Mardi, c’est le soap marseillais Plus belle la vie de France 3 qui va chercher des noises aux Experts de TF1, à 20 h 50 et la veille, sur Canal +, s’entame la deuxième saison de Mafiosa, série au nom de pizza mais qui met en scène la patronne d’un clan corse. Elle est pas belle, ma fiction française  ? Elle est pas fraîche  ? Ben comment dire… Alternativement, la fiction française – miracle, félicité – se renouvelle et – catastrophe, affliction – est en crise. Et en vrai  ? En vrai, il va falloir aller au bout du papier.

La mort des dinosaures

Longtemps, la planète de la fiction française ne fut habitée que de lourds dinosaures, patauds, empruntés. Ainsi le Navarrotor et son cri sourd  : « Humph, les mulets… » ou « Humph, Ginou… » Ces mastodontes – au nombre desquels les Cordieraurus – étaient alors dirigés d’une griffe de fer par le grand Takiscandilis Raptor qui veillait à ce qu’aucune oreille (ça a des oreilles, les dinosaures  ?) ne dépasse. Et ces dinosaures de paître sans partage l’herbe de l’audimat. Quand soudain, un big bang venu des Amériques, entraîna leur brutale extinction à grands coups de canne, de lame de 10 et de scènes de crime. « Les héros récurrents de TF1, les Navarroet Cordierse sont essoufflés, explique le dinosaurologue et aussi directeur de la fiction de Canal + Fabrice de la Patellière, et les séries américaines ont été diffusées en prime-time  : ça a changé la façon de voir la fiction. » Quelques dinosaures survivent (le Loulousaure, mastodonte brocanteur, imperméable à toute évolution sur France 3 ou le JulieLescautocus, 8,7 millions de téléspectateurs dévorés jeudi sur la Une), mais peu réchappent à la pluie de météorites qui s’abat à partir de 2005 avec la diffusion des Experts à 20 h 50 sur TF1, bientôt suivis de Dr House, Grey’s Anatomy ou, sur France 2, de FBI  : portés disparus, Cold Case, etc. Le grand Takiscandilis Raptor (tout le monde a saisi qu’on parlait de l’ancien directeur de la fiction de TF1, hein  ?) s’appliquait à lisser le cuir de ses dinosaures  ? Bing, les téléspectateurs adorent House, une teigne de médecin, claudiquant sur sa canne, camé jusqu’à la moelle et qui déteste les enfants et n’aime rien tant que sadiser son assistant noir.

L’apparition des mammifères

Bon, ça suffit, ces histoires de dinosaures. Et voilà qu’apparaissent d’étranges créatures sur la planète de la fiction française  : il faut de l’osé, de l’ébouriffant, du politique, du réel. Et arrive la première Clara Sheller et ses amours multisexuelles. D’abord prévue pour la deuxième partie de soirée, on la hisse à 20 h 50 et ça marche. Un peu partout, on tente des choses  : France 2 imagine une femme président de la République (L’état de Grace), Canal + se lance dans des fictions inspirées de faits réels (93 rue Lauriston, sur la Gestapo française), France 3 itou avec notamment L’affaire Villemin, et TF1 fait de même s’attaquant par exemple à Francis Heaulme avec Dans la tête du tueur. Et tout le monde de se refaire au passage un costard taille 52  : alors que la France patauge dans son sempiternel 90 minutes directement inspiré du cinéma, le format international de la fiction, c’est le 52 minutes, inauguré en France par PJ dès 1997, qui permet des récits plus toniques. TF1 réajuste ainsi ses Navarro et Femmes d’honneur de 90 à 52 minutes. Mais en 2007, la Une fait encore mieux  : elle décalque carrément Les Experts, Grey’s Anatomy et New York section criminelle en, respectivement, RIS, l’hôpital et Paris, enquêtes criminelles. Wow. Ça y va, la fiction française.

Cro-Magnon

Et puis poum  : la fiction française retombe comme un soufflé, accumulant échec sur échec (L’état de Grace, L’hôpital, etc.) tandis que les séries américaines continuent de pavoiser. Wow, ça ne va plus, la fiction française. « Aujourd’hui, on est dans le creux de la vague, souligne Frédéric Krivine, scénariste de PJ et qui travaille sur Un village français, une série au long cours pour France 3, on est sortis de l’insupportable ronron des fictions sans odeur et sans saveur et on rentre dans l’apprentissage d’un parti-pris industriel  : on est à l’âge de Cro-Magnon et on fait “Groumpf”. » Alors, certes Clara Sheller ou Engrenages sur Canal +  : mais voilà, il faut attendre trois ans pour la seconde saison  ! Certes Clara Sheller a eu des soucis d’acteurs (le casting est entièrement renouvelé) et de négociations de contrats. Surtout, plaide son auteur Nicolas Mercier, « Si on me demande d’écrire un troisième Clara Sheller tout de suite, je ne suis pas sûr d’être bon, je milite pour l’artisanat, pour le temps. » Car la fiction française, c’est de la belle ouvrage, fabriquée sur le modèle du cinéma  : un scénariste couve son histoire, un réalisateur la filme, et ça dure, ça dure… Quand une série américaine, c’est une batterie d’auteurs et de réalisateurs interchangeables, pour des kilomètres de séries. Dont on ne voit en France, il faut le souligner, que le gratin.

L’ère industrielle

Pourtant, elle existe, la batterie de fiction française  : c’est Plus belle la vie, le hit de France 3, fabriqué à l’américaine en ateliers d’écriture rassemblant plusieurs auteurs pour débiter de l’épisode. La méthode gagne peu à peu les autres chaînes  : « Il faut qu’on réussisse à faire 12 épisodes d’Engrenages par an, raconte Fabrice de la Patellière, ainsi, on commence les synopsis de la quatrième saison pendant qu’on écrit la troisième  ; il s’agit de passer d’un artisanat à un secteur semi-industriel. » Le mouvement est déjà enclenché chez Alma, la filiale de production de TF1, indique son patron Edouard Boccon-Gibod  : « Avec RIS, nous sommes les premiers à produire 18 épisodes par an  ; on est en permanence en train de tourner et d’écrire. L’idée c’est de créer des personnages très bien identifiés afin de fidéliser le téléspectateur. » Et bien sûr de rassurer l’actionnaire, car l’industrialisation est aussi une histoire de gros sous. « On a tous des consignes pour produire moins cher, raconte un producteur, il faut notamment réduire le nombre de jours de tournage. » D’autant que, renchérit la créatrice de Plus belle la vie, Michelle Podroznik, « les revenus de TF1 et de M6 fondent et l’avenir de France Télévisions n’est pas assuré, il faut trouver des moyens de faire de la fiction moins cher sans tomber dans le low-cost ». Et tout ça pour voir du RIS et du Plus belle la vie  ? Merci bien… « L’industrialisation est une condition sine qua non de la créativité, prévient Frédéric Krivine, mais ça ne veut pas dire que la créativité en découle forcément. » Résumé des épisodes précédents  : la courageuse petite fiction française tente de combattre les vilaines séries américaines en s’organisant comme elles, mais des fois ça marche et des fois ça ne marche pas  : c’est nul comme scénar. Que voulez-vous, philosophe Frédéric Krivine, « la fiction française, c’est les Gymnopédies d’Erik Satie  : lent et douloureux ».


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