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lundi 20 novembre 2006 14:51

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Flaherty For Ever

Les chefs d’œuvres du documentariste pionnier américain Robert Flaherty réunis en un superbe coffret.

par Samuel Douhaire

"L"Homme d’Aran", tourné en 1934. DR

Coffret Robert Flaherty. Contient « Nanouk l’esquimau » (1922), « L’homme d’Aran » (1934), « The Land » (1942) et « Louisiana Story » (1948). Editions Montparnasse, collection « Le geste cinématographique ». Coffret 3 DVD, 35 euros. Rens. : www.editionsmontparnasse.fr

« Le geste cinématographique » est en passe de devenir pour le documentaire ce que la bibliothèque de la Pléiade est à la littérature : le nec plus ultra. Après les films de Jean Rouch ou des groupes Medvedkine ou, plus récemment, le Route One USA de Robert Kramer, la collection initiée par les Editions Montparnasse accueille désormais l’œuvre de Robert Flaherty (1884-1951). A l’exception de Manoa, tourné en Polynésie en 1926, un coffret réunit désormais tous les chefs d’œuvres du pionnier du film documentaire : le fondateur Nanouk l’esquimau bien sûr (chronique de la vie d’une famille Inuit financée au début des années vingt par le fourreur Révillon frères, initialement à des fins publicitaires !), mais également L’homme d’Aran, tourné dans la mer d’Irlande dans les années 1930, et Louisiana Story, peinture de la cohabitation – encore harmonieuse en 1948 – entre le mode de vie traditionnel des cajuns et la modernité des installations pétrolières (le film eut comme mécène la Standard Oil Company, futur Esso). Le coffret est complété par le moyen métrage The Land (1942), une commande du ministère de l’Agriculture américain sur les dangers de l’érosion, un peu décevant en regard des merveilles citées ci-dessus – la faute à une voix off par trop emphatique mais, également, au souvenir des photos autrement plus fortes de Dorothea Lange sur les fermiers victimes de la Grande Dépression, auxquelles les cadrages de Flaherty font irrésistiblement penser.

Les spectateurs peu familiers avec l’univers de Flaherty comme avec les enjeux esthétiques du documentaire, consulteront avec profit des bonus conçus ici comme des outils pédagogiques. Dans leur essai en images « Filmer pour voir », Gilles Delavaud et Pierre Baudry rappellent les principes de la « méthode Flaherty » : une longue familiarisation du réalisateur avec les sujets qu’il va filmer (Flaherty a vécu six ans avec les Inuits), un recours à la mise en scène car « on doit parfois mentir pour atteindre la vérité » (pour Nanouk, il a fait construire un igloo sans toit – impossible dans la « vraie vie » – pour avoir suffisamment de lumière dans les scènes d’intérieurs), un tournage sans idée préconçue (c’est la projection des rushes qui indique la voie à suivre, jour après jour), des images organisées après coup en récit structuré. Avec Flaherty, analyse l’essayiste Patrick Leboutte dans la note d’intention du coffret DVD, le cinéma documentaire n’est donc pas l’art de la conception du monde, mais « [l’art] de la construction d’une relation personnelle au monde ».

Les témoignages passionnant de Frances Flaherty, la veuve du cinéaste, enregistrés pour la télévision nationale éducative américaine en 1958 apportent un précieux complément, tout aussi didactique mais beaucoup plus chaleureux, au film de Delavaud et Baubry. La vieille dame, à la parole aussi ferme que son physique semble frêle, répond aux questions d’un journaliste en récitant des haïkus. Et rend un hommage émouvant à son défunt mari qu’elle définit comme un « explorateur » qui ambitionnait de « découvrir et montrer (...) l’âme des peuples » : « Avec l’appétit d’un enfant, il laissait la caméra tout absorber ; avec la patience du scientifique, il ne ratait aucun détail ». Grâce à Frances Flaherty, on comprend mieux comment Nanouk ou L’homme d’Aran peuvent encore fasciner trois quarts de siècle après leur réalisation ; comment des personnages aussi étrangers à notre univers qu’un chasseur Inuit ou un paysan irlandais des années trente peuvent nous sembler aussi familiers. Si loins, si proches… Qu’il filmât des Polynésiens ou des Acadiens, Flaherty ne racontait en fait qu’une chose : l’histoire de l’humanité à travers son face à face, tantôt opposé tantôt solidaire, avec la nature. Le réalisateur américain voulait que grâce à la caméra « nous redécouvrions le monde, et nous-même ». Il y a du merveilleux dans ce cinéma, une forme de magie à laquelle les enfants, comme le reconnaissait avec justesse Frances Flaherty, sont souvent les plus sensibles. Faîtes l’expérience, et installez un gamin de six ans, même fan des Power Rangers ou du Winx Club, devant Nanouk : il rira devant le spectacle des petits esquimaux, sera béat d’admiration devant la beauté des images neigeuses, terrifié par la lutte des personnages contre la tempête, bouleversé par les retrouvailles du chasseur avec sa famille. Comme il sera émerveillé par les reflets de la lumière dans les eaux vivantes du bayou (Louisiana Story) ou par l’écume des vagues sur l’Atlantique déchaîné (L’homme d’Aran)…


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