mardi 16 février 2010 12:17
Flou sur les bobines des biopics
Boris Karloff en Docteur Fu Manchu, Philippe Katerine en Vian...
par Bruno Icher
Katerine en Vian dans Gainsbourg - DR
Si le cinéma a toujours été une terre particulièrement accueillante pour les biographies plus ou moins fantaisistes d’illustres personnages, la question de la crédibilité des comédiens reste un territoire aux frontières vagues, entre exercice de mimétisme et transgression du modèle. Dans le genre inattaquable, on peut évidemment citer Lawrence d’Arabie de David Lean, pour lequel le bel Anglais Peter O’Toole a dû à peine forcer sur l’eau oxygénée afin de camper le capitaine intrépide, ou encore Gandhi de Richard Attenborough pour lequel un comédien inconnu mais d’origine indienne, Ben Kingsley, fut choisi pour se glisser dans le costume du Mahatma. Dans un registre plus discutable, on peut rappeler que Yul Brynner, en dépit de ses origines d’Europe centrale, campait un Ramsès très convenable dans les Dix commandements face à un Charlton Heston que l’éducation dans une famille conservatrice de l’Illinois n’avait guère préparé à devenir le guide du peuple juif. Ne parlons même pas de Boris Karloff à qui des maquilleurs pugnaces avaient étiré les yeux jusqu’au point de rupture à grands renforts de ruban adhésif pour en faire un Docteur Fu Manchu, fourbe à souhait et accessoirement chinois. Les exemples sont légions où les comédiens choisis n’avaient rien à voir avec leur modèle. Certains en ont même fait leur spécialité comme, dans les années 30, Paul Muni, Américain d’origine autrichienne, qui fut entre autres, Louis Pasteur, Emile Zola et Al Capone. Plus récemment, le choix de Marion Cotillard pour devenir Edith Piaf n’avait rien d’évident, de même que l’enrobé Benicio Del Toro pour faire un Che Guevara ascétique dans la fresque de Soderbergh. D’autres cinéastes choisissent l’option inverse, accentuant la ressemblance de leurs comédiens avec la personnalité décrite. En témoigne le travail de François-Xavier Demaison, lui-même humoriste se réclamant de l’héritage de Coluche, pour incarner ce dernier dans le film d’Antoine de Caunes. D’autres encore jouent sur les deux tableaux, comme Johan Sfar dans son Gainsbourg qui présente un Eric Elsmonino troublant de ressemblance mais qui, par ailleurs, donne à Philippe Katerine le rôle de Boris Vian avec qui, du moins physiquement, il est aux antipodes. Bref, ce n’est pas une révélation mais, effectivement, la transposition au cinéma de la vie d’un personnage appartenant à l’Histoire fait basculer celui-ci dans le royaume de la fiction. Et Staline (André Dussolier dans Une exécution ordinaire), Coco Chanel (Anna Mouglalis et Audrey Tautou) ou Françoise Sagan (Sylvie Testud dans Sagan) deviennent au même titre qu’Hamlet, Robin des Bois ou d’Artagnan, pour ne pas trop s’éloigner de Dumas, des personnages romanesques. Il faut toutefois reconnaître que pour les biopics consacrés à des personnalités noires comme Malcolm X, de Spike Lee (avec Denzel Washington), Ali de Michael Mann (avec Will Smith) ou Charlie Parker dans Bird de Clint Eastwood (avec Forest Whitaker, qui prépare par ailleurs un Louis Armb), il semblait relever de l’évidence de confier le rôle à des Noirs. Pour assurer un minimum en termes de crédibilité, mais aussi afin de ne pas trahir le propos même du film.
Le sujet est donc sensible ainsi qu’en témoigne la mini polémique qui avait eu lieu quelques semaines avant le lancement du film de Ben Stiller, Tropic Thunder, dans lequel Robert Downey Jr incarnait un acteur australien perfectionniste qui s’était fait colorer la peau pour jouer un soldat noir. Avant de comprendre le ressort comique de la situation, plusieurs associations de défense des droits des afro-américains, avaient protesté. A part quelques comédies lourdingues, le cas de figure opposé (un Noir qui incarne un personnage blanc) est introuvable. Ou presque : Todd Haynes qui, pour les besoins d’I’m Not There avait fait endosser le rôle de Bob Dylan par six acteurs. Parmi eux, il y avait une femme, Cate Blanchett, et aussi Marcus Carl Franklin, un jeune Noir. C’était une des meilleures idées du film. Paru dans Libération du 15/02/2010
Malcolm X par Spike Lee - DR
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