mardi 3 avril 2007 12:34
« France 24 a comblé un vide »
Questions à Alain de Pouzilhac, président de la chaîne internationale, qui a lancé hier son canal en arabe.
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tag : politique
C’était l’enfant chéri de Chirac. Son rêve de télé qu’il réclamait depuis vingt ans, au gré des crises internationales où la France peinait à se fair entendre. En décembre 2006, la « CNN à la française » de Chirac naissait enfin, au terme d’une rocambolesque gestation. Chirac ayant balayé une logique alliance entre France Télévisions, AFP, RFI et TV5 pour marier la carpe France Télévisions et le lapin TF1. Le tout au nom des intérêts communs de la chaîne de Bouygues et de l’Elysée. France 24 survivra-t-elle à la présidentielle ? Et ce alors qu’elle a lancé hier, en plus du français et de l’anglais, un canal en arabe de 16 heures à 20 heures sur le Maghreb, le Moyen et le Proche-Orient ? Alain de Pouzilhac, président de France 24 et ancien patron de Havas, a-t-il les foies ? Entretien. Dans un mois, vous perdez votre fondateur et principal soutien, Jacques Chirac. Vous êtes inquiet ?
Aucun des successeurs de Chirac ne montre beaucoup d’enthousiasme pour France 24. Ségolène Royal veut même remettre à plat l’audiovisuel extérieur. Toujours pas inquiet ?
Quatre heures en arabe, n’est-ce pas léger face à Al-Jezira et Al-Arabiya ?
N’était-ce pas le but ultime de France 24, que la France parle au Moyen-Orient ?
C’est quoi, ce poil à gratter ?
N’est-ce pas arrogant ?
Pourquoi un canal en arabe, malgré la rude concurrence ? Vous ne vous intéressez pas à l’Afrique ?
Dimanche, sur France 24, tous les flashs s’ouvraient sur les marins britanniques détenus en Iran. Où est le regard français ?
Patrick Le Lay a refusé que France 24 soit reprise sur l’ADSL afin de ne pas faire d’ombre à LCI. Comment vont les relations entre actionnaires ?
Le PDG de RFI, Antoine Schwarz, souhaite mutualiser vos deux rédactions. Vous êtes d’accord ?
Avec 87 millions d’euros, vous n’avez pas un budget des plus mirobolants. Vous demandez plus ?
Tout le monde pense que cette chaîne est née d’une décision politique. Mais c’est une décision stratégique : donner le point de vue de la France sur l’actualité internationale. Ne pas laisser les Américains et les Britanniques tout truster. Nos premiers résultats sont encourageants. Selon une étude TNS-Sofres et Nielsen, on a 5 millions de visiteurs sur le Web. Et il y a jusqu’à 8 ou 10 millions de téléspectateurs dans le monde. Quand les choses marchent, il n’y a pas de raison d’être inquiet.
Il y a un compte à rebours avec l’élection présidentielle. Remettre à plat l’audiovisuel extérieur est légitime, mais ça ne veut pas dire pour autant condamner France 24. Il y avait un scepticisme ambiant sur la création de cette chaîne. Mais, en réalité, France 24 a comblé un vide. Je passe 85% de mon temps à voyager, et, moi, ça ne me plaît pas qu’on ne parle pas de mon pays !
C’est 4 heures au départ, mais on va essayer de passer à 12 avant la fin de l’année. On est quand même la seule chaîne au monde à lancer trois langues en quatre mois ! Aujourd’hui, si vous ne parlez qu’arabe, vous n’avez qu’une seule vision du monde, qui est celle d’Al-Jezira et d’Al-Arabiya. On est les premiers à donner un point de vue différent en langue arabe, et on a devancé BBC et CNN !
La mission de France 24, c’est que la France parle au monde avec un regard français. On diffuse sur la grande Europe, celle qui, pour paraphraser le général de Gaulle, va de l’Atlantique à l’Oural, on diffuse sur l’Afrique, le Maghreb, le Proche et le Moyen-Orient, et sur deux Etats des Etats-Unis car ça nous semblait inconvenant qu’une chaîne d’infos internationale ne soit pas présente à l’ONU, pour mettre un peu de poil à gratter.
C’est un regard différent. CNN, c’est un regard unifié du monde depuis Washington, alors que France 24 essaye d’avoir un regard diversifié, c’est-à-dire reconnaître la diversité des cultures, des religions : c’est ça, l’oeil français.
Pour un Américain, vraisemblablement, puisque la première valeur qu’ils reconnaissent à la France, c’est l’arrogance, et la deuxième, la lâcheté !
Si, mais il y a à peu près 35 millions de foyers équipés du câble ou du satellite au Maghreb, au Proche et au Moyen-Orient, et seulement 1,1 million en Afrique.
75 % des faits sont similaires entre CNN, BBC et France 24. Mais, par exemple, sur le Darfour, le point de vue français est différent. Et France 24 a été la première à mettre en avant le Darfour, alors que CNN et BBC étaient concentrées sur l’Irak. Quand Anna Nicole Smith meurt, ça fait 14 heures sur CNN, mais une minute sur France 24. On organise des débats sur l’actualité de façon beaucoup plus systématique que CNN ou BBC. Parce que c’est dans nos gènes de Français de tout discuter.
A part ce que vous venez de citer, les conseils de surveillance ont toujours fait l’objet de décisions à l’unanimité.
Décréter d’un coup que la meilleure complémentarité, en 2007, c’est entre une radio et une télé, c’est aussi stupide que de dire que la meilleure complémentarité, c’est entre Ribéry et Zidane ! Aujourd’hui, la complémentarité, c’est le média plus Internet, pas un modèle bâti il y a cinquante ans, comme celui de la BBC.
Le budget est suffisant pour être compétitif, même s’il est moins important que ceux de nos concurrents. J’ai vu ça dans le monde de la pub : quand vous avez un budget moindre, vous êtes plus créatif. Ce qui est vrai dans la pub est vrai dans l’information.
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