vendredi 26 mars 2010 17:46
Freddy dans les griffes de Belleville
par Isabelle Hanne
DR
Belleville Story
téléfilm d’Arnaud Malherbe Arte
ce soir, 20h35.
D’abord, il y a Freddy. La vingtaine roublarde, petite frappe idéale, cheveux ras et sourcil barré d’une minicicatrice. Gentil, hein ; en tout cas pas méchant. Mais la parole brute, le geste nerveux, le coup de pression et la beigne faciles. Pour la pègre, il est « le petit », « le gamin ». Jadzec, magouilleur et maquereau à ses heures, dit qu’il l’a « ramassé dans le caniveau ». Comprendre : l’a un peu sorti de la merde, et en échange, « le petit » doit tremper dans ses trafics. Freddy est maqué à Larna, immigrée polonaise blonde et filiforme, mi-barmaid mi-pute. De Freddy, on ne sait rien de plus, sauf qu’il est « un enfant de Belleville ». Plébéienne. Et puis il y a Zhu. Zhu l’énigmatique, Zhu le Zorro sans masque, tout juste débarqué de Chine pour « trouver quelqu’un » à Belleville. Zhu, c’est une apparition, une légende, à la fois mage, sage et clown. Un quinquagénaire illuminé avec, vissé sur la tête, un ridicule bob façon touriste en goguette à Paris. Car il est fan de la tour Eiffel, M. Zhu, même s’il n’a pas fait le déplacement pour visiter la capitale, mais bien pour chercher puis ramener une jeune fugueuse à sa famille en Chine. Mais il y a surtout Belleville, et Belleville la nuit. Plébéienne, cosmopolite et réveillée, son boulevard, ses rues et ruelles, ses arrière-cours, ses ateliers clandos, son marché aux voleurs, ses caves, ses marchands de sommeil, ses taxiphones, ses troquets miteux. Sa mythologie, quoi. Entre Freddy, Zhu, et Belleville, il y a la mafia chinoise et le trafic de sans-papiers qui viennent tout foutre en l’air. Parce que grande gueule comme on le connaît, le Freddy s’est mis dans un sacré merdier. Après un coup de sang, il se retrouve obligé de travailler pour le très méchant M. Wang, chef d’un gang de la mafia chinoise. Pour se racheter, il doit exécuter un contrat, et en l’occurrence, le contrat, c’est cet étrange M. Zhu. Freddy a une seule nuit pour le tuer, sous peine de voir sa chère et tendre se faire découper au sécateur. Et le truc dramatique dans tout ça, c’est que Freddy n’arrive pas à buter ce satané Zhu. Belleville Story, c’est nuit blanche à Belleville. Une nuit blanche tout à la fois cauchemardesque et onirique, hystérique et burlesque. C’est un peu un film sur le fil, un récit d’une trajectoire de vie condensée en une nuit. Avec un premier parti pris audacieux : celui d’un casting fait entièrement d’inconnus. Paco Boublard (la Mentale, Regarde-moi) en Freddy, un certain Tien Shue, prof de taî-chi dans la vraie vie, dans le rôle de Zhu, la mannequin Anca Radici en Larna, et Philippe Krhajac en Jadcek. Audaces formelles aussi : Belleville Story est un film d’action, et pas franchement un film réaliste ou social (on pouvait s’attendre à ça, le réalisateur Arnaud Malherbe étant un ancien journaliste). Même si, entre les coups de feu et les filatures, le film évoque le quotidien de Belleville, les sans-papiers chinois, la mafia, la prostitution, et les contrôles d’identité. Avec l’unité de temps (une seule nuit) et de lieu (Belleville), Belleville Story est un film de genre, à la fois buddy movie improbable - le duo Freddy et Zhu - et film de mafia. Malherbe n’hésite pas à avoir la main un peu lourde sur les personnages de mafieux, sur le sang un peu trop rouge, sur le prénom (Hibiscus !) de la jeune chinoise recherchée par Zhu… Mais tout va bien : l’atmosphère des nuits bellevilloises est intacte. Paru dans Libération du 26/03/2010
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