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jeudi 30 septembre 2010 09:45

  • cinéma

Gâchette sans cible

par Philippe Azoury

DR

Il a dû être écrit quelque part que l’automne 2010 serait celui de l’exhumation sur les écrans français de ce que le cinéma américain des années 70 aura produit de plus malade. A quelques semaines d’intervalles ressortent le tétanisant The Swimmer, chef-d’œuvre poutre apparente de Frank Perry (en salles le 24 novembre) et Electra Glide in Blue, unique réalisation plus habillée mais pas moins maboule d’un producteur de disques alors âgé de 26 ans : James William Guercio. Qui, en 1973, n’est pas tout à fait un gamin aux yeux de l’industrie du divertissement. Puisque ce fils de projectionniste et fan de John Ford devant l’éternel produit et manage le groupe de rock sudiste Chicago, qui remplit alors les stades d’un public de freaks ressemblant comme deux gouttes d’eau au gourou psychopathe Charles Manson sous cure d’amaigrissement.

Guercio est aussi compositeur (il signe Jim Guercio des chansons qu’il offre aux autres) et a approché le versant poétique de la folie en produisant en 1969 deux disques avec Moondog, le Viking aveugle de la 52e rue. Il fait brièvement partie de ces types qui, lors d’une soirée piscine à Hollywood, se voient tout à coup proposer par un ponte de la United Artist un million de dollars (ce qui est beaucoup et peu à la fois) pour pondre vite fait un truc qui, avec un peu de chance, rapportera le double. Nous sommes en 1973 et il n’y a plus que les moguls des studios pour croire que la contre-culture a des chances de casser la baraque.

Guercio nage suffisamment dedans pour savoir qu’Altamont, le bourbier vietnamien, l’affaire Sharon Tate, la mauvaise qualité du LSD et la trop forte appétence addictive de l’héroïne en provenance des ateliers chimiques de Chinatown, ça plus la politique grandes oreilles de Nixon ont déjà refermé le tombereau des espoirs du summer of love depuis un bail. Le grand soir hippie, à l’orée du mitan des seventies, n’est plus qu’un filon pour revendeurs de posters à l’effigie du Grateful Dead dans des souks patchoulis.

Qu’arrive-t-il quand la contre-culture flippe ? Elle essaye de saisir à quel moment les choses ont semblé foutues. Et immédiatement revient en mémoire de Guercio le final d’Easy Rider et ses gentlemen-farmers qui dézinguaient Hopper et Fonda à la carabine comme on s’exerce sur des cannettes vides. Electra Glide in Blue repartira de ce meurtre symbolique pour en prendre l’étrange contre-pied : ce film sera l’histoire d’un flic à moto, John Wintergreen, réglant la circulation en plein désert d’Arizona avec son coéquipier Zipper. Wintergreen se la raconte un maximum, mais c’est un nabot qui rêve de passer à la vitesse supérieure, secteur des enquêtes sérieuses sur les homicides.

Le premier quart d’heure prend un soin si sensuel à filmer chaque centimètre du ceinturon de l’agent Wintergreen que l’on pourrait croire que le film a inspiré le casting de folles des Village People. Pour jouer ce grand (enfin…) naïf conservateur dans l’âme, Guercio est allé chercher Robert Blake. L’acteur de la série Baretta, révélé en 1967 dans De sang-froid, l’adaptation de Truman Capote par Richard Brooks. En 1997, le même Robert Blake, son sourire sardonique et sa taille naine vous ont empêché de dormir : l’homme mystère aux sourcils rasés de Lost Highway, c’est lui.

 

Blake, on s’en aperçoit mieux dans Electra… a toujours été flippant. Il dégage quelque chose d’insaisissable : la vie a l’air perpétuellement injuste envers lui, mais il continue de garder le sourire. Alors chaque scène qu’écrit Guercio le met dans une situation de test (celle avec la bar tender et semi-pute Jolene est de ce point de vue un bonheur de sadisme), sa caméra guettant le moment où cette surface va se fendiller.

La bio de Blake a pris une tournure démente en avril 2002, quand il a été accusé du meurtre de sa deuxième femme, Bonnie Lee Bakley. Son garde du corps est lui aussi arrêté pour complicité. Plusieurs cascadeurs à la retraite ont témoigné que Blake les avait contactés pour qu’ils fassent le boulot à sa place. L’acteur se retrouve en taule mais en ressort après paiement d’une caution (1,5 million de dollars - 1,1 million d’euros), autorisé à attendre son procès à l’air libre. Celui-ci se déroulera en décembre 2004 se soldant, faute de preuve, par un acquittement. Ses trois enfants l’ont alors traîné au tribunal civil, convaincus qu’il avait bien dessoudé leur mère. Le jury le condamne à leur payer 30 millions de dollars. Depuis, Robert Blake fait profil bas. Il n’a plus rien tourné depuis 1997.

Paru dans Libération du 29/09/2010


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