jeudi 2 octobre 2008 10:43
Game Pride
par Olivier Séguret
tags : serious games , Moi jeux
Valentin, dans les Landes, fait partie de ces serial lecteurs, aussi gratifiants qu’inquiétants, proches qu’inconnus, qui passent vos écrits à la loupe et les rectifient, approuvent ou déplorent dans des mails réguliers. « Tu sais que je ne lis pas ta chronique depuis le début (c’était quand le début d’ailleurs ?), mais depuis quand même près de cinq ans. Surprise en lisant celle de ce matin, c’est la première fois, je crois bien, que tu dis “je”. Et pourtant, vu le nom de cette chronique, t’aurais pu te permettre. » Valentin, qui n’a sans doute pas connu les riches heures du gonzo journalisme, me dit « tu » et je n’ai jamais à songer à le lui reprocher, bien que nous n’ayons jamais été présentés. Le « tu » et le « je » sont pour lui des outils naturels de communication quand ils sont pour « Moi jeux » le drapeau tout effiloché d’une volonté transgressive. « Moi jeux » est une formule qui voulait revendiquer pour le joueur une certaine fierté (mettons une « game pride »…), l’encourager à assumer une pratique que le siècle dernier dévalorisait. Un peu comme le mot de « Libération » porte en lui les valeurs programmatiques de l’affranchissement, d’une certaine délivrance, ou désaliénation, avec ce que ce genre d’ambition colporte de romantique et de maladroit par les temps individualisés qui courent. Le jeu vidéo est lui aussi à une croisée des chemins. Croisée problématique, complexe, incertaine. Il connaît une croissance spectaculaire et pleine de malentendus. Ses plus gros bénéfices, l’industrie les récolte auprès des nouveaux venus, dits casual gamers, pour lesquels elle développe un marketing spécifique qui les éloigne de la culture ludique, les égare dans une vision utilitariste, les gâte avant maturité. Pour ce faire, elle organise une confusion entre ce qui relève du plaisir, dont la gamme s’étend du louche et coupable au lumineux et innocent, et ce qui appartient au confort, au souci de soi, à la performance, à la rentabilité ou à la conformité avec la norme (le Q.I. idéal, le poids idéal, la cuisine idéale). Mardi, C dans l’air, fameux talk de France 5 patronné par monsieur- plein-de-bon-sens Yves Calvi, était consacré aux jeux vidéo. Une certaine neutralité caractérisait les débats. On ne faisait pas le procès du jeu, on voulait en reconnaître l’impact et en pointer « les limites ». Cette objectivité nouvelle distillait aussi une sorte d’ennui mélancolique et déjà dépassé : considérant l’empire que dessinent sur l’horizon le casual et le serious gaming, les vrais maîtres du jeu de demain, n’est-il pas beaucoup trop tard pour la reconnaissance du glorieux jeu d’hier ?
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