jeudi 19 août 2010 16:18
« Gerridae » (4/5) : « Notre travail consiste à faire plaisir aux gens, c’est un luxe »
par Virginie Malbos
tags : éducation , interview , Gerridae
Bruno Julien et Richard Stankiewicz / Photo Virginie Malbos, CC BY SA
Onze étudiants lyonnais ont eu trois mois pour réaliser leur projet de fin d’études : un jeu nommé « Gerridae ». Nous les avons suivis. Vous pouvez retrouver le premier article : Un nouveau jeu est appelé araignée.
Après les tensions et les derniers réglages, et avant le passage devant le jury, Richard Stankiewicz, chef du projet Gerridae et Bruno Julien, level et game designer, évoquent leur futur métier et leur ressenti sur cette semaine passée à communiquer. Qu’est-ce qui vous a poussé à vouloir faire du jeu vidéo un métier ? Richard Stankiewicz : Cela fait vingt ans que je vois mes parents et les gens qui m’entourent se lever chaque matin avec la boule au ventre juste parce qu’ils vont au travail. Tout le monde ne rêve pas de vivre de sa passion, mais moi c’était mon cas. Alors j’ai commencé des études de psychologie et je me suis rendu compte qu’il était très dur d’en vivre. Paradoxalement, c’est même plus dur d’en vivre que de vivre du jeu vidéo. Donc je me suis tourné vers cette seconde passion. Bruno Julien : Pour ma part, j’étais en master d’Histoire médiévale. Je me suis préparé à passer les concours, l’agrégation dans l’optique d’un doctorat... et finalement je n’ai jamais validé mon M2. A cause d’obstacles posés par l’administration mais aussi d’événements personnels qui m’ont fait me poser beaucoup de questions. J’ai voulu me tourner vers ce qui me faisait plaisir. Réussir sa vie, pour moi, cela implique la passion. Pouvoir se dire qu’on est fier de ce qu’on a fait. Et on est peut-être plus prêts à en chier pour le jeu vidéo car c’est ancré en nous. Cela fait partie de notre personne, de nos loisirs, et cela nous motive. C’était naturel de prendre cette voie et donc c’est normal d’en subir les aléas. Vous avez tous les deux opté pour le game design / level design. Quelle est la principale difficulté de ce métier ? Richard : J’avais l’ambition de faire du game design, et donc d’être à l’origine du jeu. Mais c’est super ingrat. Tu dois penser le jeu du début à la fin pour un retour très minime. Souvent, le game designer est même extérieur aux entreprises. Une fois le concept présenté, il n’a plus aucune mainmise sur l’avenir du jeu. Bruno : De manière générale, le retour sur le jeu vidéo que tu as réalisé est minime, que tu sois game designer, level designer, infographiste ou programmeur. Richard : En fait, tu bosses 50 heures par semaine quoiqu’il arrive, et cela ne change rien si ton jeu se vend à des millions d’exemplaires. Bruno : Sauf que tu marques l’histoire. Le jeu est joué partout dans le monde, et tu laisses quelque chose, même si c’est virtuel. Richard : Pour cela, le jeu vidéo est assez gratifiant. Notre travail consiste à faire plaisir aux gens, c’est un luxe. Même s’il y a du mercantile dessous, nous on crée de l’émotion. Bruno : On fournit la magie qui permet au joueur de souffler un peu, de s’évader de son quotidien. Sur Gerridae par exemple, on a créé une expérience de jeu. Les joueurs qui l’ont testé devant nous ont pris plaisir à y jouer, et c’est le plus important. Votre dernière semaine est presque uniquement consacrée à la communication autour du projet. Comment le vivez-vous ? Richard : J’ai l’impression de ne pas avoir signé pour cela, même si je suis conscient qu’il vaut mieux un mauvais concept bien expliqué qu’un bon incompréhensible. Je suis bien derrière mon ordinateur, je n’ai pas l’ambition d’être sur le devant de la scène. Bruno : C’est juste une dernière épreuve à passer. La satisfaction, on l’a eue en regardant les gens jouer. La présentation au jury, puis au public, ce sera une fin logique, un aboutissement. Richard : Je suis d’accord même si je trouve injuste que le jeu soit évalué sur une présentation orale. Il devrait être noté avec un pad à la main. A côté du plaisir de jeu, la présentation, c’est du vent. Cela semble pourtant être la règle dans le jeu vidéo aujourd’hui... Richard : Nous ne sommes peut-être pas les mieux placés pour parler du milieu professionnel mais une chose est sûre, je ne suis pas rentré dans le jeu vidéo pour faire de l’argent. J’avais beaucoup d’appréhensions, j’avais peur de tomber dans un monde de requins. Ça l’est. Mais ce sont de gentils requins, si cela peut exister. Leur travail est de gagner de l’argent en faisant plaisir aux gens. Bruno : Et les jeux vidéo, ce n’est pas que ça. C’est aussi un microcosme qui reflète tout ce qu’on peut trouver dans la vie en un peu moins dur. Richard : Les artistes côtoient les pros du marketing, et les programmeurs qui passent leur journée sur des lignes de code. C’est un milieu de passionnés qui nous parait plus accessible maintenant. Ces études nous ont permis de démystifier notre rapport au monde du jeu vidéo. « Gerridae » a donc marqué définitivement votre passage dans le monde professionnel ? Richard : Repartir dans une nouvelle formation après celle-ci serait un peu un aveu d’échec. A Gamagora, j’ai appris mon métier. Bruno : Nous avons assez d’outils en main pour pouvoir avoir ce qu’on veut et tenter de faire notre trou.
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