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lundi 11 octobre 2010 11:15

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Glitch ! la beauté fatale d’un raté

par Marie Lechner

tags : net-art , vidéo , glitch

Selfportrait de Rosa Menkman, une artiste qui manipule les formats, le feedback... Photo Menkman

Pixels dégoulinants, images distordues, désintégrées en mosaïque de couleurs baveuses, le glitch est à la mode, popularisé en 2009 par le clip Welcome to Heartbreak du rappeur superstar Kanye West, qui recourt à ces images en lambeaux pour illustrer un amour déliquescent ; ou le groupe Chairlift, qui en avait fait usage dans sa vidéo Evident Utensil. Ces visuels surprenants résultent d’un défaut de compression (datamoshing), un procédé exploré depuis 2005 par des artistes comme Takeshi Murata, Sven Koenig ou Paul Davis. Cette esthétisation de l’erreur informatique contamine la pub, le design, s’infiltrant dans les films (le glitch horror de Cloverfield) jusque dans les génériques d’émissions de téléréalité (America’s Next Top Model).

Si les grands médias réduisent le glitch à un effet graphique sympa, le glitch art englobe une scène radicale, qui n’est pas tant intéressée par le résultat final que par le processus. « Le glitch est l’expérience magnifique d’une interruption qui détourne un objet de sa forme et de son discours ordinaire », témoigne Rosa Menkman, auteure du Glitch Studies Manifesto. L’artiste néerlandaise — qui crée d’hypnotiques visuels en manipulant les formats, la compression vidéo, le feedback et d’autres formes de « bruit » — considère ces moments comme une épiphanie : « Plutôt que de créer l’illusion d’une interface transparente vers l’information, la machine se révèle et se rappelle brutalement à l’existence de son utilisateur. C’est le cri primal des données. »

De beaux glitch obtenus en brisant un écran LCD. Photo Menkman/Jodi

Techniquement, le glitch est le résultat imprévu d’un dysfonctionnement, une rupture dans le flux. Le terme désigne à l’origine un pic de voltage dans un courant électrique. Mais ces accidents fortuits peuvent aussi être créés délibérément. La tentative d’utiliser ces artefacts comme outils créatifs est une constante dans l’histoire de l’art. Dès 1935, Len Lye exploite les rayures et peint les chutes de celluloïd. Name June Paik, avec le wobbulator, perturbe le signal télé dans les années 70. Cory Arcangel réédite le geste avec sa pièce Plasma Screen Burn, qui exploite la brûlure d’écrans lorsqu’une image fixe reste affichée trop longtemps. Un écran LCD brisé recèle des images liquides d’une beauté insoupçonnée.

Le week-end dernier, le Gli.tc/h festival réunissait à Chicago ces artistes qui mésusent et abusent des machines et des logiciels, explorant les données corrompues, les médias décomposés et les fichiers détruits dans leurs créations vidéo et audio. Qu’ils court-circuitent des jouets électroniques, hackent des cartouches de jeux, ou exploitent les erreurs d’encodage-décodage ou de transmission, ils subvertissent les conventions et détruisent le médium pour en tirer quelque chose de neuf, « à la recherche non de la perfection, mais de l’imperfection parfaite ». Ils questionnent les produits commerciaux en les parasitant, comme Goto80, auteur d’un jeu qui se dégrade à mesure qu’on y joue, cassant la logique du score, ou Jodi qui transforme les interfaces familières des navigateurs web en paysages inhospitaliers et instables, annonciateurs d’une catastrophe imminente. Ces derniers temps, sont apparus des outils mettant le glitch art à la portée de tous. Outre les tutoriaux, plug-in, filtres, ou logiciels permettent de simuler ou recréer une méthode de glitch, comme GlitchNES, Glitch Browser, Glitch Monkey ou Corrupt. Or « designer un glitch signifie le domestiquer, écrit Menkman. Il devient prévisible et perd son pouvoir d’enchantement, il est transformé en produit ».

Paru dans Libération du 9 octobre 2010


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