mardi 27 mars 2007 12:25
Gondry : « Un montage plus libre, comme un travail sur des croquis »
A l’occasion de la sortie en DVD de « La science des rêves », le réalisateur Michel Gondry propose une version B, inédite, de son dernier long métrage. Interview.
par Samuel Douhaire
tags : vidéo , bande dessinée , cinéma d’auteur , interview
DR
Il n’y a pas de secret. Quand un réalisateur accepte de jouer vraiment le jeu de l’édition DVD, autrement dit de ne pas considérer la galette numérique comme un simple produit dérivé de son film mais comme un complément artistique, l’investissement en vaut toujours la peine. Le DVD de La science des rêves se révèle ainsi un petit bijou, fidèle à l’esprit « bricolo » et autobiographique (le propre fils du réalisateur apparaît dans un bonus, où il met gentiment en boîte son père) du troisième long métrage de Michel Gondry. Outre les traditionnels commentaires audio (très déconneurs) et making-of (beaucoup moins langue de bois qu’à l’accoutumée), le réalisateur et clipman français a multiplié les bonus ludiques tels que la chanson des Chats If You Rescue Me. Le coffret comprend également une bande dessinée inédite, qui raconte la suite des aventures du héros Stéphane, le jeune graphiste perdu entre rêve et réalité et de son amoureuse platonique Stéphanie, où Gondry révèle sa technique des « Petits cadeaux flippants » — « des petites choses que j’offre aux filles pour lesquelles j’ai un faible et qui en général leur font peur plus qu’autre chose. Cela révèle un sentiment trop insistant, trop intense pour démarrer une relation. A chaque fois, c’est un échec. Ça me fait peur, mais je ne peux pas m’en empêcher ». Mais le bonus le plus marquant est la version B inédite de La science des rêves. Gondry a utilisé les scènes coupées et les prises alternatives du premier montage pour élaborer un nouveau film à la fois plus elliptique et plus fluide, où les envolées ironiques sont davantage encadrées, où les seconds rôles (à commencer par le pas si beauf Guy, génialement incarné par Alain Chabat) sont mieux définis. Loin de s’opposer, les versions A et B de La Science des rêve se complètent et s’enrichissent mutuellement. Un bonus en tous points exceptionnel qui nous a donné envie de rencontrer son réalisateur, Français émigré aux Etats-Unis et de passage à Paris. Quand est venue l’idée de la version alternative ?
Peut-on apprécier la version B sans avoir vu le film ?
Dans le bonus « Les méandres d’un cerveau », vous interrogez presque scientifiquement la question de la perception et de l’inconscient. Et vous n’êtes pas tendre avec La psychanalyse...
Les chercheurs qui interviennent sur le DVD valident d’ailleurs, sur le plan scientifique, une partie de vos théories disons « poétiques » sur le fonctionnement du cerveau.
Etes-vous un gros consommateur de DVD ?
Regardez-vous les bonus des autres ?
Vos commentaires audio et vos making-ofs fourmillent de détails techniques. Cela ne vous dérange pas de livrer vos secrets de fabrication ?
Quel sera votre prochain film ?
Au montage, il était évident que le film se déroulait sur trois niveaux : la réalité, les parties rêvées, et les dialogues intérieurs de Stéphane. On s’est, comme toujours, retrouvé avec un problème de temps : le premier bout devait faire 2h50. On a dû enlever pas mal d’éléments qui approfondissaient les seconds rôles comme la mère de Stéphane. Et je me suis trouvé mal par rapport à ma mère, vu que La science des rêves, même si c’est un conglomérat de différentes périodes, reste assez autobiographique. Or le personnage de Stéphane (Gael Garcia Bernal) ne disait pas un truc sympa sur sa mère (Miou Miou) de tout le film ! Pour la version B, j’ai donc rajouté une scène où Stéphane s’excuse auprès d’elle d’être parti chez son père. Ce nouveau montage n’est plus centré sur la relation entre Stéphane et Stéphanie (Charlotte Gainsbourg), mais sur Stéphane lui-même.
Au vu des rushes, les moments les plus forts se passaient entre Charlotte et Gael. Pour la sortie en salles, on a donc privilégié cette relation, parfois au détriment des autres personnages. Charlotte n’apparaît quasiment pas dans la version B — sinon dans l’explication finale avec la mère — parce qu’on avait déjà utilisé tout ce qu’on avait d’elle dans la version A.
Je n’en ai aucune idée. Des spectateurs ont vu les deux versions et préfèrent la B, ce qui me parait étonnant. Peut-être est-ce lié au fait qu’il y avait une plus grande liberté dans ce nouveau montage, comme si je travaillais sur des croquis : on a moins de pression quand on travaille sur un bonus de DVD que sur un film qui sort en salles.
D’une part, ce n’est pas mon truc. Et d’autre part, j’ai des exemples des dommages que ça pouvait créer, notamment sur ma mère. Pour moi, la psychanalyse est une théorie conçue comme un coup de poker il y a un siècle. Freud avait essayé d’élaborer de manière scientifique une théorie sur le cerveau qui ne tenait pas la route. Puis il a écrit sa théorie sur les rêves comme un dogme qui ne tolérerait aucune critique. Je préfère les ouvrages de neurobiologistes qui font un travail scientifique, c’est-à-dire empirique : il font des expériences et ils comparent. Un travail plus modeste et moi, j’aime la science pour sa modestie. Freud fonctionnait comme les tourneurs de table avec les sceptiques : si quelqu’un ne croit pas au procédé, il doit être exclu de la table parce que c’est sa présence qui empêcherait l’arrivée des « esprits ». C’est une manière très maligne de contrôler la transmission de l’information pour faire croire n’importe quoi. En analyse, on passe un bon moment de la séance à se faire bourrer le crâne par quelqu’un qui veut prouver qu’il a raison. C’est pourquoi je préfère la neurobiologie, les sciences cognitives.
Ça m’a fait énormément plaisir, parce que le but initial de La science des rêves, même si ça a l’air du film d’un gars qui a voulu se faire plaisir en sortant sa caisses à jouets, était de réaliser une sorte de documentaire sur mes rêves : une description objective, sans chercher à les analyser.
Oui, parce que je n’ai plus la télé. Quand mon fils est venu vivre à New York avec moi il y a quatre ans, il regardait la série Oz à la télé, un truc abject sur la vie en prison. Donc, j’ai résilié mon abonnement au câble et comme l’information sur les gros networks est vraiment pourrie, j’ai carrément arrêté la télé. De plus, j’ai interdit les jeux vidéo à la maison, j’ai trop vu les ravages que ça fait. Le jeu vidéo, c’est une stimulation immédiate, puis une descente du plaisir, ce qui pousse à recommencer jusqu’à en crever.
Quand je lis un livre, je saute toujours l’introduction, la préface et je vais directement à l’histoire. Mais quand j’ai fini, quand je suis bien imprégné du livre, j’aime revenir en arrière. Je lis l’introduction, je cherche des informations supplémentaires sur Internet... J’ai un peu la même approche concernant le DVD : quand le film se termine, je ne veux pas dire au revoir tout de suite à son univers, et les bonus sont parfaits pour prolonger le plaisir.
Je suis devenu très bavard depuis que je suis réalisateur (sourire). Quand d’autres réalisateurs utilisent mes trucs en affirmant hypocritement qu’ils me rendent hommage, ça me rend aigri. Mais il faut être tolérant, il m’arrive aussi d’être inspiré par d’autres artistes. En fait, j’aime bien voir la fabrication dans l’objet en soi comme dans La science des rêves qui est très simple, « bricolé ». En 1980, je suis allé voir les Cure à l’Olympia. Ce n’était pas une musique qui vous sautait à la figure en étant très aboutie sur le plan technique, mais le groupe vous montrait qu’avec trois instruments et quelques gélatines de couleur devant les projecteurs, il pouvait vous transporter dans des univers incroyables qui correspondaient vraiment à ce qu’un adolescent de ma génération ressentait. J’ai eu ce même sentiment en voyant Un verre de trop (1953), du Tchèque Bretislav Pojar où, même s’il y a un travail énorme, minutieux, on voit clairement comment ce film d’animation à été conçu. Ça me rappelle ces livres des années 70 qui expliquaient aux enfants comment fabriquer une voiture à partir d’un carton à chaussures ou une boîte d’œufs : je ne faisais jamais ce qui était écrit, mais le livre me donnait envie de réaliser ma propre version de la voiture.
Cette semaine, je tourne un clip pour Paul McCartney. Et je termine le montage de Be Kind and Rewind, un long métrage avec Jack Black, Mos Def, Mia Farrow et Danny Glover sur deux jeunes qui travaillent dans un vidéo-club moribond du New Jersey. Ils effacent par erreur toutes les K7 et retournent les films eux-mêmes (Ghostbusters, Le roi Lion, Robocop, Retour vers le futur…) pour réparer leur bêtise. Finalement, ils redonnent vie au magasin car les gens réclament des films qu’ils connaissent déjà mais dont ils veulent voir la version transformée.
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A savoir
La science des rêves de Michel Gondry (2006).1h42 (version salles) et 1h10 (version B).
Gaumont. 2 DVD, 20 euros.


