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lundi 7 septembre 2009 16:46

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Google, la bibliothèque nationale et le syndrome du moine copiste

Les réserves émises à l’encontre de Google en France sont-elles le fruit d’un antiaméricanisme primaire ?

par Camille Pascal (secrétaire général de France Télévisions)

tags : livre , numérisation , Google Books

CC Muffet

Le léviathan nouveau est arrivé  ! Il a quelques semaines d’avance sur le beaujolais et porte un nom rigolo, mais il ne faut pas s’y fier, il est redoutable. Les gardiens du temple sont formels  ; Google menace les siècles d’intelligence conservés à la Bibliothèque nationale de France où l’hydre moderne bénéficierait même de complicités internes. Sommé de s’expliquer, le président de la BNF confesse avoir repris des négociations avec les équipes de Google. Il n’est pas encore accusé d’apostasie mais cela ne saurait tarder et un bûcher se dresse certainement déjà quelque part.Pourtant, les millions de Français qui utilisent Google tous les jours auront du mal à se convaincre qu’ils nourrissent la Bête de l’Apocalypse… Si la civilisation française vit ses dernières heures, la gravité de l’instant mérite peut-être que l’on sorte de l’anathème pour essayer de raisonner un peu.

En 2004, les représentants de Google proposèrent au président de la BNF de prendre en charge la numérisation des millions d’ouvrages conservés dans ses collections et qui n’étaient, alors consultables qu’en salle de lecture. Ce dernier, non content de décliner la proposition, décida de lancer une croisade contre le moteur de recherche américain. Las, le mur de l’Atlantique qui devait être construit à coup de fonds publics pour protéger notre patrimoine imprimé contre les appétits américains s’est vite révélé aussi efficace qu’un barrage contre le Pacifique. Sur les millions de livres conservés dans les réserves de la BNF, seuls 300 000 sont aujourd’hui numérisés et accessibles en mode texte. A ce rythme, il faudra des siècles pour que les internautes accèdent directement à la totalité de ce patrimoine de l’Humanité.

Le site Gallica, qui a certainement mobilisé des trésors d’intelligence, a été pensé pour tout sauf pour être consulté  ! Quant à Européana, la bibliothèque numérique qui devait relever le défi lancé par Google à l’Europe, elle restera une offre « fermée », exclue de l’immense réseau Google, même si elle parvient à surmonter ses difficultés techniques et financières. Enfin l’union sacrée des premiers temps se fissure, de grandes bibliothèques européennes pactisent déjà avec le géant américain. Le Vatican lui-même a signé, à la fin de l’an dernier, un brillant accord avec Google pour rendre accessible l’ensemble de ses archives audiovisuelles. Il est à craindre que les choix politiques de 2004, loin de défendre la culture française, n’accélèrent sa marginalisation à l’échelle d’un monde numérisé. Cet isolationnisme culturel est dévastateur. On n’enferme pas les Lumières dans un camp retranché – fut-il européen – sans les condamner à s’étioler puis à s’éteindre. C’est donc bien la capacité de la culture française à rester universelle qui est aujourd’hui en jeu. Grâce à Google, l’étudiante afghane peut dépasser les frontières culturelles qui lui sont imposées  : il serait fou qu’elle ne puisse pas y trouver en accès direct le texte original du Dictionnaire philosophique de Voltaire.

Alors, pourquoi tant de suspicions  ? Le crime de Google se résume en deux mots  : c’est une entreprise américaine. L’anticapitalisme et l’antiaméricanisme – qui souvent ne font qu’un – des élites intellectuelles françaises sont si profonds qu’ils suffisent à boucler le procès de la start-up californienne devenue multinationale. La réussite Google tient à l’algorithme qui lui permet de classer toutes les références présentes sur le Net en fonction des recherches de chaque internaute. Par nature, une formule mathématique n’a pas de nationalité. Le classement des pages sur Google ne relève pas de l’idéologie mais de la technologie.

Certes, cette technologie est aux mains d’une entreprise privée et celle-ci cherche à faire des profits. Cependant, avant de tirer des bénéfices de sa bibliothèque numérique mondiale, Google va devoir investir des sommes colossales. Pour les seuls fonds français datant de la IIIe République, le chantier est évalué à 80 millions d’euros. Qu’une entreprise assume ce risque financier – dans une économie numérique toujours fluctuante, rien ne garantit les profits – ne me choque pas  : ne perdons pas de vue que des pans entiers de notre patrimoine, du château de Versailles à la cathédrale de Strasbourg, ne seront jamais numérisés. En outre, il ne faut pas craindre de traiter Google comme une entreprise privée, de poser des conditions strictes ou encore de faire jouer la concurrence. Il va de soit, au pays de Beaumarchais, que les droits des ouvrages qui ne sont pas tombés dans le domaine public doivent être protégés.

Il se trouve qu’en 2006, j’ai négocié un accord entre France Télévisions et Google Vidéo. Il s’agissait d’ouvrir, pendant la période de la campagne présidentielle, un site de partage de vidéos entre les internautes et la rédaction de France 2. Les termes de l’accord ont été scrupuleusement respectés par Google. Le service public français est toujours resté maître de ses images et de ses marques. Cette première expérience a ensuite servi de modèle à un accord entre Google et CNN pour couvrir la présidentielle aux Etats-Unis. Avec une élégance qui les honore, les responsables de Google ont toujours précisé que ce concept de « vidéocratie » – c’est leur propre terme – était né en France sur la télévision publique.

Dans les années 1450, Gutenberg mettait au point, à Mayence, un procédé qui devait permettre aux livres, jusque-là cadenassés dans les grands monastères européens, de se démultiplier à l’infini et de parcourir le vaste monde sur le dos de simples colporteurs. L’imprimerie était née. En 1469, Guillaume Fichet, grand humaniste et bibliothécaire de la Sorbonne, parvint à convaincre le roi Louis XI d’en autoriser l’utilisation dans le royaume. Trois imprimeurs allemands vinrent pratiquer leur métier en France. La réaction des corporations de copistes et d’enlumineurs fut immédiate  : il ne fallait pas laisser cette invention du diable venue de l’étranger souiller les caves de la Sorbonne et permettre que les livres sacrés, fabriqués pour rien, tombent entre toutes les mains. Le roi n’hésita pas à renvoyer les gardiens du temple à leur scriptorium et accepta la dédicace des premiers livres imprimés à Paris. Notre pays entrait dans la Renaissance. Quelle serait aujourd’hui l’identité de la France si les gardiens du temple avaient été entendus  ?

Paru dans Libération du 7 septembre 2009


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