lundi 18 janvier 2010 10:18
Google : un patron sabre au clair face à Pékin
Cofondateur de la compagnie, Sergey Brin est à l’origine de la menace de quitter le pays.
Sergey Brin - CC FreedomToMarry
Sergey Brin, cofondateur de Google et ancien refuznik (1), aurait fortement influencé la menace du géant américain, rendue publique mercredi, de quitter la Chine, selon des « proches du dossier » cités jeudi par le Wall Street Journal. Cette décision, motivée par des opérations d’espionnage de Pékin à l’encontre de l’entreprise, est saluée par des organisations de défense des droits de l’homme comme « courageuse », mais jugée « suicidaire » par une partie de la communauté d’affaires, qui note que Google dispose de 30% de parts de marché en Chine. Le nombre d’internautes chinois, estimé aujourd’hui à 350 millions, pourrait doubler d’ici 2013, soulignent-ils. L’ancien citoyen soviétique Brin, né à Moscou en 1973, a fui l’URSS à l’âge de 6 ans en compagnie de son père, Michael. Astronome d’origine juive, Brin père a été victime des discriminations infligées par le régime communiste aux membres de sa communauté. Celles-ci ont laissé chez son fils un dégoût profond pour les régimes totalitaires. C’est pourquoi, expliquent des sources internes à Google, la décision de s’implanter en Chine (en 2006) a toujours été un dilemme pour lui. Lors d’interviews accordées ces dernières années à des magazines américains, Brin s’est remémoré sa « peur de l’autorité » et « l’oppression soviétique » qui l’incita une fois à « jeter des cailloux sur une voiture de police [russe] ». En 2007, dans une interview à Fortune, il racontait les raisons qui l’avaient amené à accepter de censurer le moteur chinois de Google (Google.cn) afin de pouvoir investir le marché local : « En participant, et en mettant nos services à leur disposition, même si ce n’est pas à 100% ce que nous souhaitions dans l’idéal, nous estimons que les internautes chinois s’en trouveront mieux lotis. Au bout du compte, ils trouveront davantage d’informations, même s’il n’y a pas tout. » En 2008, au moment des Jeux olympiques de Pékin, la Chine a exigé, sans l’obtenir, que Google censure aussi certaines pages concernant la Chine sur son moteur général (Google.com). Les relations entre la compagnie et Pékin étaient alors proches de la rupture, selon la presse américaine. Le conseil d’administration s’était réuni au complet pour voter une motion de retrait du pays. De nombreux actionnaires de l’entreprise - dont le slogan est « don’t be evil » - le demandaient depuis un certain temps. Sergey Brin n’a pas voté pour, mais s’est abstenu - contrairement à l’autre cofondateur du moteur de recherche, Lawrence Page, et au directeur, Eric Schmidt, qui souhaitaient rester implantés en Chine. Mais après la découverte, en décembre, de l’espionnage par la Chine de boîtes mails Google, Brin a finalement tapé du poing sur la table, et emporté la décision de toute la direction. « Il s’est rendu compte que l’instrument qu’il avait mis en place pour donner plus de liberté aux gens servait finalement à la Chine d’instrument de répression pour débusquer les dissidents », a expliqué, sous couvert d’anonymat, l’un de ses proches. Google ne veut pas se retrouver dans la position de Yahoo, qui avait livré en 2004 à la Chine les adresses IP de plusieurs dissidents. L’un d’eux, Shi Tao, avait été condamné à dix ans de prison. Le patron de Yahoo, Jerry Yang, s’en était par la suite excusé et avait offert à la famille une compensation financière. La compagnie avait fait mine de quitter Pékin, où elle était revenue en achetant 40% du groupe chinois Alibaba, qui prospère aujourd’hui. « C’est pas tous les jours que Yahoo est plus intelligent que Google », commente l’expert américain Tom Bishop. Malgré le poids des arguments moraux mis en avant par Google, nombre d’hommes d’affaires, et certains officiels chinois, doutaient hier que la compagnie mette véritablement ses menaces à exécution. « [Celles-ci] ne sont qu’un moyen de pression sur le gouvernement [de Pékin], et je suis persuadé que Google restera en Chine », estimait un officiel chinois qui a requis l’anonymat. (1) Juifs soviétiques persécutés qui se sont longtemps vu refuser des visas de sortie. Publié dans Libération du 15/01/2010 Sur le même sujet :
« Les parts de marché de Google ne sont pas la raison de leur menace de retrait en Chine. »
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