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jeudi 12 novembre 2009 11:25

  • internet

« Google vous connaît mieux que vous-même »

par Marie Lechner

tags : interview , vie privée , Google , droit à l’oubli

CC Simon Bierwald

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Souviens-toi de m’e-oublier

La secrétaire d’Etat Nathalie Kosciusko-Morizet défend l’idée d’une charte d’engagement destinée à protéger l’anonymat des internautes.

Viktor Mayer-Schönberger, professeur en politique publique et directeur du centre de recherche en politique d’information et d’innovation à l’université nationale de Singapour, est l’auteur de Delete : The Virtue of Forgetting in the Digital Age (Princeton University Press 2009). Il est spécialiste du droit à l’oubli.

Comment les outils numériques facilitent-ils cette mémoire parfaite que nous recherchons, plus parfaite qu’une mémoire humaine ?

Les humains veulent se souvenir parce que biologiquement, ils sont programmés pour oublier la plupart des choses dont ils font l’expérience, qu’ils pensent, qu’ils ressentent. Dans la mer de l’oubli humain, ils veulent créer des îlots de mémoire. Donc, premièrement, à l’ère numérique, le code permet aux outils numériques de traiter n’importe quel type d’information : du texte, des images, du son ou de la vidéo. A l’ère analogique, nous avions besoin d’un équipement, d’un moyen de stocker et de réseaux de distribution spécifiques pour chacun. Aujourd’hui, on n’a besoin que d’un seul type d’équipement - le PC -, un seul type de stockage - le disque dur - et un seul type de chaîne de distribution - Internet. Deuxièmement, ce code universel a permis de produire en masse des PC et des disques durs et d’abaisser leur coût de manière spectaculaire. Troisièmement, la recherche d’informations s’est améliorée. Nous pouvons trouver plus facilement l’aiguille dans la meule de foin qu’à l’époque analogique. Quatrièmement, Internet nous fournit une infrastructure d’accès global pour retrouver l’information. Plus besoin d’aller à une source comme la bibliothèque. Dans le contexte technologique actuel, nos outils numériques stockent l’information par défaut. Et c’est l’oubli qui demande un effort, plutôt que le souvenir .

Maintenant que Google se souvient de tout, pourquoi s’inquiéter ?

Améliorer la mémoire a des avantages mais pose problème. Si nous, nous oublions ce que nous avons pensé, dit ou fait dans notre passé mais que d’autres, comme Google, ne l’oublient pas, alors Google a un pouvoir potentiel sur nous. Il vous connaît mieux que vous-même. Le pouvoir de l’information, comme n’importe quel autre pouvoir, sera exercé. Cela pourra désavantager les individus dans leurs négociations et transactions. Si j’ai oublié que j’ai googlé « dépression » il y a quelques mois, Google non, et peut-être qu’un futur employeur pourrait retrouver cette information.

D’après vous, cette mémoire numérique va au-delà du simple panopticon ?

On a beaucoup parlé de la manière dont Internet a créé un panopticon numérique, un espace dans lequel nous sommes constamment sous le regard des autres. L’idée du panopticon était de créer une prison dans laquelle les prisonniers ne sauraient pas qu’ils sont regardés en permanence, mais devraient se comporter en fonction, même si personne ne les regardait dans les faits. La mémoire numérique crée une version bien plus menaçante. Parce qu’elle permet de conserver et éviter l’oubli humain, nous serons capables de retrouver ce que d’aucuns auront dit ou fait il y a des mois, des années, des décennies de cela. La mémoire numérique crée un panopticon temporel, dans lequel nous devons prendre en compte le fait que non seulement nous sommes observés, mais que les générations futures pourront observer ce que nous sommes en train de faire. Avec pour résultat éventuel, un état terrible d’autocensure, un désengagement des affaires publiques, la peur que ces informations numériques soient brandies contre nous dix ans plus tard, lorsqu’on cherchera un emploi ou demandera un prêt bancaire… Or, c’est seulement en laissant le passé derrière nous que nous pouvons vivre et agir dans le présent, accepter le changement et la capacité des individus et de la société à évoluer dans le temps. La mémoire numérique risque de détériorer cette capacité, et donc notre capacité de décider, agir et évoluer.

D’où votre allusion à la nouvelle de Borges, Funes ou la mémoire, métaphore de ce qui risque de nous arriver…

Dans ce récit, Funes est un jeune homme qui, depuis un accident de cheval, a perdu la capacité d’oublier. Il est capable de lire et de se souvenir de centaines de livres mot pour mot, mais il est incapable d’en tirer aucun savoir, car cela nécessite de l’abstraction, de la généralisation, et par conséquent l’oubli de détails, ce que Funes ne peut plus faire. Il est pour toujours prisonnier dans les détails de son passé et meurt peu de temps après.

N’y a-t-il pas une différence entre la mémoire humaine et le stockage informatique ? Entre le souvenir et l’enregistrement ?

La pire des choses qui pourrait nous arriver en tant qu’humains, c’est d’accorder plus de foi au stockage numérique qu’à notre propre esprit. Le stockage numérique est à la fois incomplet et susceptible d’être modifié délibérément. Si nous faisons une confiance aveugle à ce stockage numérique, ceux qui contrôlent ce stockage pourraient revisiter l’histoire plus parfaitement que jamais.

Vous utilisez le terme informatique delete, qui consiste à mettre un fichier à la poubelle. Quelle solution technique envisagez-vous pour ce problème de la persistance de l’information ?

Ma solution n’est pas technique. Parce que se souvenir et oublier est un trait humain, je pense que nous devons trouver des solutions humaines à ce problème, et non techniques. Mais ces outils qui ont rendu l’oubli si coûteux et difficile peuvent aussi nous aider à rendre l’oubli plus aisé. Par exemple, en fixant des dates d’expiration pour toutes les informations que nous stockons. Lorsqu’elle est atteinte, l’information est détruite, c’est-à-dire oubliée. Comme nous devrions fixer nous-mêmes ces dates d’expiration, cela nous rappellerait que la plupart de l’information n’est pas intemporelle, mais liée à un contexte spécifique dans le temps, et qu’elle perd de sa valeur et de son importance dans la durée. De cette manière, nous réfléchissons à la qualité temporelle de l’information que nous avons à portée de main. Je ne pense pas que cette solution soit suffisante ni techniquement optimale. Une certaine forme d’oubli graduel, d’information qui « rouille » serait plus proche de l’oubli humain. Mais il faut également de nouvelles approches, des droits à l’information privée, des lois…

Paru dans Libération du 12 novembre 2009


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