jeudi 17 septembre 2009 10:42
Gratuité sur Internet : que l’Etat commence
David Monniaux, du CNRS, s’interroge sur l’idée d’une véritable politique de diffusion publique sur Internet.
par David Monniaux
David Monniaux est chargé de recherches (CNRS) et enseignant (Ecole polytechnique) Ce mois d’août a été inhabituellement actif : deux annonces importantes concernant la culture sur Internet. L’une a été largement médiatisée et commentée : la possibilité d’un rapprochement de la Bibliothèque nationale de France avec Google, pour la numérisation de ses collections ; l’autre n’est connue que des milieux spécialisés, la publication du rapport Partager notre patrimoine culturel, dont le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand a dit qu’il approuvait les propositions. Les milieux culturels et institutionnels français ont longtemps tardé à percevoir l’importance de la mise en ligne de documents sur Internet. Dédain et hostilité ont accueilli les initiatives de Google : cette entreprise commerciale, dirigée par des managers et des informaticiens, basée dans un pays sans histoire donc sans culture, ne saurait faire qu’un travail médiocre, disait-on. La riposte française et européenne allait venir ! Création du moteur de recherche Quaero, du service cartographique Géoportail (contre Google Maps et Google Earth), de la bibliothèque numérique européenne (contre Google Books). Depuis, Quaero s’est avéré un simple projet de recherche ; quant aux deux autres, sous-financés, conçus non pas en fonction des attentes du public mais pour des besoins de communication institutionnelle, fermés aux relations avec le reste de l’Internet, ils sont largement moins utilisés que les services de Google. Cela est d’autant plus désolant que les fonds documentaires à partir desquels ils sont réalisés sont d’excellente qualité. Les crises de lamentation sur l’omniprésence américaine se succèdent ; mais, au lieu de réellement tenter de la contrer, les politiques menées par nos services publics la confortent. Le gouvernement américain met en valeur des activités aussi diverses que les collections de la Library of Congress, ses recherches scientifiques, ses parcs naturels ou ses missions spatiales en publiant largement ses documents et photographies et en n’exigeant aucune droit de reproduction ? Nos services publics pratiquent largement la rétention d’information, truffent leurs sites de mentions « reproduction interdite, tous droits réservés » y compris quand l’existence de ces droits est douteuse, et ne répondent souvent pas aux demandes d’autorisation de reproductions de documents, malgré la loi. Par exemple, pour obtenir une photographie officielle du Ministre français de la défense, le plus simple est d’attendre qu’il fasse une visite au Pentagone et de prendre la photographie américaine. Nos services publics font souvent primer la logique commerciale et comptable sur celle de l’accès à la culture, du progrès scientifique et de l’enseignement. Si un géologue français veut publier une portion de carte de France, il a le choix entre des données américaines gratuites et faciles à obtenir et des données de services publics français coûteuses et difficiles à se procurer ; et on voudrait critiquer Google Earth ? On affecte de s’opposer à Google au motif qu’il s’agit d’une entreprise commerciale, mais nos musées restreignent la diffusion de photographies d’œuvres d’art dans le but de pouvoir vendre celles-ci à d’autres entreprises commerciales, les éditeurs de livres ou d’affiches. Un exemple vécu de conséquence concrète de cette obsession du profit ? Si un enseignant organise une exposition publique de posters réalisés par ses élèves où figure, par exemple, la figure de Louis XIV, il a le choix entre ne pas respecter la loi sur le droit d’auteur, acheter une photographie à l’agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux (mais avec quel budget ?) ou recourir, par exemple, au site Wikimedia Commons. Paradoxalement, un service privé américain, à but non lucratif, apporte plus au public français qu’un service public national.
Que serait une politique vraiment ambitieuse en matière de diffusion publique sur Internet ? Plutôt que l’incohérence, les hésitations et les économies mesquines actuelles, une règle simple : gratuité, licence libre et large diffusion de la quasi totalité des documents produits ou numérisés par ou pour les administrations et établissements publics ; exceptions étroites à cette règle pour des marchés spécifiques (clichés à haute résolution pour les livres d’arts, par exemple). Bien sûr, il y aurait des coûts ; mais quelques dizaines de millions d’euros par an, à l’échelle d’un grand pays comme la France, pour un investissement durable promouvant l’image de notre culture à l’étranger et la diffusion de la culture auprès des publics qui n’ont pas les moyens de fréquenter les musées, est-ce si cher payé ? Paru dans Libération du 16 septembre 2009
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