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mercredi 29 octobre 2008 15:06

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Guillermo del Toro : « Je ne serai jamais un exécutant »

Entretien avec le réalisateur de « Hellboy II ».

par Olivier Séguret

tag : geek

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« Hellboy II » : gros plein de freaks

Cornes. Del Toro s’attarde sur le mal-être du personnage diabolique, qui ne supporte pas sa condition.

Guillermo del Toro est né à Guadalajara, Mexique, il y a quarante-quatre ans. Il a commencé très jeune à produire et réaliser ses propres films, courts et longs, profondément inspirés par le cinéma de genre, notamment d’épouvante et fantastique. Pendant plus de dix ans, il va pratiquer l’art du maquillage à effets spéciaux, dont il a appris les meilleures techniques auprès de son maître, Dick Smith, superviseur des effets visuels de l’Exorciste.

Depuis, le gros bonhomme baroque a fait du chemin : Cronos, Mimic, Blade II, l’Echine du diable, le Labyrinthe de Pan, Hellboy I et II et prochainement la superproduction du Hobbit en deux volets, produite par Peter Jackson. La filmo du Toro démontre à tout le moins consistance et solidité. Son discours aussi.

On a rarement autant senti l’amour d’un cinéaste pour son monstrueux héros. Vous l’aimez, ce garçon de l’enfer...
Ce que j’aime chez Hellboy, c’est sa simplicité. Sa vie banale, ses désirs normaux, son amour pour Liz, sa girlfriend. Pourtant, le goût des monstres me vient pour une bonne part de leur marginalité. Ce sont à mes yeux les ultimate outsiders, ils se situent par-delà les questions de races, d’origines, de ­religion, de nationalité. Ils se ­situent au-delà même du genre humain. Et ils ont aussi à mes yeux quelque chose d’une espèce en voie de disparition. Hellboy est-il heureux, est-il capable de l’être ? Il n’appartiendra jamais au genre humain autant qu’il le voudrait. Il comprend définitivement dans ce film qu’il appartient au monde des monstres.

Comment conjuguez-vous vos exigences et votre culture cinéphiles avec le format « teenage movie » ?
Je suis très sensible à l’enthousiasme de la jeunesse. Si un enfant de 10 ans me dit qu’il aime mes films, je suis le plus heureux des hommes. Mais si vous voyez dans Hellboy II un film adulte et politique, alors je suis tout aussi ravi, parce que c’est exact. Le film porte la trace de ce double régime. Hellboy II a les dimensions et la nature d’un blockbuster, mais avec une contradiction majeure : le bad guy est aussi le plus fort moralement. Il est le méchant, mais avec de très bons arguments. Je voulais aussi que l’on éprouve de la mélancolie devant la perte des grands monstres comme c’est le cas ici avec God Forest ou le prince Nuada. Avancer de front sur les deux registres est bien plus intéressant pour moi que de travailler pour une cible unique. Quel que soit mon goût du compromis, il n’est pas non plus extensible à l’infini  : je ne serai jamais un exécutant. Si un jour le business hollywoodien n’accepte plus ma vision des choses, je travaillerai pour moi-même. De toute façon, c’est une tendance de fond  : aux Etats-Unis aussi, les cinéastes auteurs de leurs propres scripts sont de plus en plus nombreux...

Comment, aujourd’hui, être Mexicain à Hollywood ?
Je vis et je mange mexicain tous les jours. Je retourne très souvent chez moi, là-bas. J’y suis toujours très actif en tant que producteur. Cela étant, aujourd’hui, le genre de cinéma que j’ai envie de faire ne peut pas être fabriqué ailleurs qu’à Hollywood. Donc c’est là que je travaille. Mais je me sentirai toujours profondément mexicain, tendance athée, avec forte culture catholique. La tradition d’ouverture aux cinéastes étrangers que l’on reconnaît à Hollywood est historique, mais aussi ambiguë. Cela dépend beaucoup de quel étranger vous êtes et de quel « étranger » vous provenez. Lorsque j’ai débarqué en 1983, les Mexicains n’étaient pas franchement bien vus. D’ailleurs, nous n’étions que trois ou quatre. Aujourd’hui, je connais une bonne vingtaine de compatriotes qui travaillent à des postes importants à Hollywood. Mais enfin, récemment, un ami scénariste qui cherchait du boulot s’est tout de même entendu dire : « Désolé, j’ai déjà un jardinier. » Cela dit, je ne crois pas qu’Hollywood soit une étape indispensable dans une carrière.

Vous êtes réputé pour votre goût des jeux vidéo. Hellboy II regorge d’ailleurs d’échos familiers pour les gamers. Où en êtes-vous de votre réflexion sur les rapports entre jeu et cinéma ?
Le jeu vidéo apporte beaucoup plus d’émotions épiques que le film, c’est une réalité. Le jeu propose des outils narratifs, des techniques dramatiques, qui font passer le spectateur captif et passif d’une salle de cinéma au statut de conducteur actif des événements. Je pense que tous ces nouveaux outils de narration ont commencé d’investir le monde du film et que le jeu vidéo est aujourd’hui l’influence majeure qui renouvelle le cinéma. Je vois davantage les cinéastes du XXIe siècle comme des compositeurs d’opéra, qui vont pouvoir mélanger les traditions et profiter de cet incroyable renouvellement. Je suis convaincu qu’un cinéaste comme Robert Bresson aurait adoré GTA IV, pas forcément en tant que jeu, mais comme expérience de la réalité, avec cette brillante promesse d’illimité offerte par le moteur de ce jeu révolutionnaire. J’imagine que dans les prochaines années, la grande affaire sera dans la réunion de toutes les formes de jeu vers une plate-forme unique, éternellement connectée et accessible universellement. Téléphone, console, PC, télé, Internet, Blu-Ray, ce qu’on voudra : tout sera réuni en un équipement électronique portable qui vous suivra partout et vous permettra de jouer vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, dans un immense système viral en expansion continue.

Que devient le cinéma dans un tel panorama ?
Dans ce paysage, la place du film ne disparaît en aucun cas, mais elle est à entièrement à réinventer, avec des idées, des concepts, des méthodes qui tiennent compte de cet univers en constante évolution. Dans notre monde si chaotique, vide, déstructuré, livré aux multinationales, on a un besoin urgent de fictions structurantes, de repères, de storytelling. Les manipulations idéologiques auxquelles donne lieu le storytelling politique aux Etats-Unis sont trop graves : il faut absolument que les créateurs réinvestissent ce terrain-là. C’est comme si nous nous retrouvions dans un monde où les superstructures ont été détruites et que les gens exprimaient un immense besoin d’en trouver de nouvelles dans la fiction. Alors nous devons chercher. Inventer des films, des jeux, tout ce qu’on veut, ou plutôt ce que les gens veulent, mais il faut le leur fournir. C’est crucial.

Paru dans Libération du 29 octobre 2008


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