mardi 4 octobre 2011 13:16
Héros, du super ou de l’ordinaire ?
tags : festival , super-héros
Photos Pascal Bastien
C’est un bon gars, un type sympa, réfléchi, qui, à 26 ans, s’entend bien avec ses parents et sa petite amie. Un gars banal qui, toutes les semaines, part distribuer des cartons de chaussettes aux SDF dans les rues de New York. Ces jours-là, il s’appelle Life et porte un loup de carnaval. C’est un super-héros, comme Green Hornet, le fils d’un magnat de la presse américaine qui se promène sous un masque ses jours de bonnes actions. Life explique : « I’m a real life super-hero », « un super-héros de la vraie vie » : « Quand je porte le masque, j’incarne le bien. » Enfiler ce costume, c’est comme s’envelopper de bien, et laisser le mal au vestiaire. Et surtout le signifier à tous, même ceux qui ne parlent pas sa langue. Dans son costume, Life montre aux autres, de « façon éclatante », que « le bien existe ». En Amérique, le phénomène compte plusieurs milliers d’adeptes. Il n’a pas d’équivalent en Europe. Signe que les super-héros ont débordé de la fiction, Life était présent au festival Souterrain de body art, mercredi à Maxéville, en Lorraine (1). L’endroit, d’anciennes caves à vin, est sombre. Dans une première pièce aux murs tendus de noir, une sorte de couloir, avec au bout Garcimore, l’illusionniste raté des années 70. Géant sur une toile, il nous regarde en brandissant des cartes à jouer. Son sourire dessiné par l’artiste nancéen Franc Volo est celui du Joker, super-vilain absolu et part obscure de son alter ego Batman. « En choisissant la thématique du héros et du super-héros pour la 6e édition du festival, explique Didier Manuel, dit ODM, directeur artistique du collectif nancéen, on est en décalage avec les précédents. D’habitude, on se situe sur un terrain plus underground, l’idée étant de réfléchir à l’avenir du corps et à ses limites dans un contexte de nouvelles technologies. » Cette année, une sorte de Captain America, le super-héros amoureux des valeurs américaines et pourfendeur de nazis, trône sur l’affiche, muscles saillants dans une combinaison taillée dans la bannière étoilée.
Depuis leur retour dans les années 2000 avec le premier film Spider-Man de Sam Raimi, les super-héros sont partout. Sur les écrans ou dans les foyers envahis de mugs et statuettes à leur effigie. Aujourd’hui, votre fils réclame des céréales parce qu’il y a sur la boîte un type avec une cape, et votre voisin de bureau, épais comme une feuille de papier, porte un tee-shirt bleu siglé d’un « S » rouge sur fond jaune. Un opérateur en téléphonie mobile s’affiche en sauveur en collants, et les « super » nannies ou mamans envahissent la télé-réalité. « Le thème est tellement présent dans nos vies qu’on ne sait pas par quel bout le prendre. On a l’impression que tout a été fait, explique l’artiste ODM. Les performeurs à qui j’ai demandé de participer au festival ont eu tendance à n’aller que sur l’idée d’antihéros. Pour dépasser ça, il a fallu piocher dans l’intime, notre propre rapport au sujet. » Il continue : « J’ai lu des comics très jeune. Avec la vague d’adaptations et la surenchère hollywoodienne, c’est comme si on m’avait dépossédé de mes héros. Les introduire dans Souterrain, c’est une manière de se les réapproprier. »
Les thématiques politiques, psychanalytiques ou sociales suggérées par les comics, ces BD souples éditées par les américains DC et Marvel, étaient représentées de manière quasi exhaustive à Souterrain, associées à d’autres figures emblématiques contemporaines : une Barbie dans sa boîte de poupée urinant debout (Carmen Gomez), à côté d’une toile de Batman et Robin de l’artiste Goin où le super-héros interroge son padawan (disciple) : « Do you wanna fuck with me ? » Tant de créativité décalée est le signe d’un flottement autour des super-héros traditionnels. Les artistes ne sont pas les seuls concernés. Demandez à quiconque ayant grandi avec des comics, la nostalgie est unanime : « Quelque chose cloche. » La fièvre n’est plus là. « C’est cool de voir Hulk sur grand écran dans un budget de centaines de milliers de dollars, dit Stéphane, geek de 39 ans, mais c’était mieux sur papier, ou en série télé pourrie. » Sorti de la niche des teens boutonneux, le super-héros aurait vendu son âme aux dieux mercantiles d’Hollywood contre une seconde vie de gloire et de merchandising. Rebondissant sur sa popularité initiale et sa capacité à enflammer l’imaginaire, il se serait vidé de sa substance pour devenir un faiseur de dollars…
Pas si simple. Les ingrédients qui ont fait le succès des super-héros sont toujours là. La ligne principale — une société où la justice finit par triompher, où les places sont attribuées entre héros et vilains, où l’on identifie sans ambiguïté l’ennemi — demeure. C’est le cadre sécurisé dans lequel nous serions sauvés au bout du compte. L’apparence des super-héros n’a pas bougé non plus. Ce sont toujours des « logos extravagants et colorés », selon le graphiste Olivier de Saint-Max, qui exposait un travail sur Hulk au festival Souterrain. Les ficelles sont donc les mêmes qu’à la naissance, en 1932, du premier super-héros, Superman, même si les canons esthétiques fonctionnent à coups de budgets faramineux, s’appuyant au cinéma sur des réalisateurs comme Tim Burton ou Ang Lee. Mais l’aura des héros a pâli. Et si c’était notre perception qui avait changé ? Si nous nous étions lassés de nos sauveurs, pas si super que ça ? Super, justement, semble un mot usé, qui a trop servi à vendre de la lessive. Et le monde a changé. Le pop art, notamment, avait magnifié les icônes en cape sur une planète traumatisée par deux conflits mondiaux et divisée par la guerre froide. La menace de guerre s’étant effacée de nos latitudes, le héros a changé. Il doit faire face aux problèmes du quotidien, non plus la dépression de son pays, mais sa propre dépression. C’est ce que met en scène Alan Moore dans Watchmen, en 1986-1987, lorsqu’il confronte ses super-héros à l’âge ou au déchirement amoureux, les ramenant à leurs conflits personnels d’homme lambda. « La fonction rassurante du super-héros ne fonctionne plus, explique Yann Valeani, dessinateur. Comme l’electro, qui est une musique de rébellion sans paroles, le héros n’est plus là pour délivrer un message, mais pour divertir. L’idée n’est plus "sauve-moi", mais "amuse-moi". » Chez les professionnels de l’entertainment, il y a aussi un décalage vis-à-vis des super-héros. L’industrie étant pilotée par des quadras qui ont grandi avec les comics, « le lien à l’imagerie du super-héros est différent », explique le sociologue Gérald Bronner. Les créatifs sont dans l’hommage, la distanciation. » Devenu une sorte de coquille que chacun s’approprie, le super-héros a perdu ses super-pouvoirs. Il ne nous sauvera pas, et d’ailleurs nous n’avons plus envie que quiconque nous sauve. L’industrie lui demande juste de continuer à indiquer les valeurs du bien et du mal. Cet héroïsme au quotidien avait donc toute sa place au festival Souterrain. Dans l’Homme nu aux prises avec une mécanique récalcitrante (HNAP3) d’ODM, trois hommes dénudés font face à un groupe électrogène qu’ils cherchent en vain à faire démarrer. C’est le combat pseudo-héroïque de l’homme ordinaire contre les machines, la lutte que chacun d’entre nous, technophile ou phobe, mène contre son ordinateur défaillant, sa machine à laver bloquée, son téléphone aphone…
La Britannique Helena Hunter mêle, elle, dans sa performance The Other Room l’animal et ce qu’elle est en tant que « simple être humain ». En tutu, avec une tête de cheval, son personnage interprète un numéro de claquettes sur un sol glissant. Tombe. Se blesse. Recommence… Le tragique devient héroïque pour cette artiste qui envisage sa performance sous un angle « sisyphien ». Dans cet univers très art contemporain, on a pourtant pu voir un spectacle éminemment populaire : une soirée de catch. Les hommes de la fédération française de Wrestling Stars, comme tout super-héros qui se respecte, portaient cape, épée et casque de guerrier (Tom La Ruffa, le gladiateur), combinaison moulante bleu électrique barrée d’un éclair jaune (Flesh Gordon). « Il y a dans le catch, explique ODM, ce côté loser qui se dépasse qu’on trouve chez les super-héros. » Ce que Roland Barthes qualifiait, bien avant Souterrain, de « pouvoir de transmutation […] propre au Spectacle et au Culte qui permet de transformer un anonyme en une sorte de "dieu" ». Life ne s’envole pas dans les airs le poing en avant, il ne joue pas non plus la gargouille en haut d’un building. Ce n’est pas un dieu, ni même Superman. Mais en s’habillant en super-héros, il incarne ce qui lui semble bien, affirme sa mission de justicier. Un petit héros qui s’appuie sur l’image des grands. (1) Le festival s’est tenu du 9 septembre au 1er octobre. Paru dans Libération du 1 octobre 2011
Sculptures en résine de la série “Prédestinés” d’Alexandre Nicolas représentant des foetus de super-héros
Au festival Souterrain de Maxéville, en Lorraine, devant la toile “Do You Wanna Fuck With Me ?” de l’artiste GoinBarbie urinant debout
WS Kid, catcheur de la Wrestling Stars, le 17 septembre au festival Souterrain de Maxéville
Bad Mask, Cibernic Machine et The Bulldog« Super », un mot qui a trop servi à vendre de la lessive
David Michel
Tom La Ruffa, Prince Zefy et Micky Diamond« Ce côté loser qui se dépasse »
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