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lundi 14 septembre 2009 11:17

  • cinéma

Héros torturés sur les plages de Normandie

Les films présentés au festival de Deauville dressent le portrait d’une Amérique en souffrance.

par Olivier Séguret

tag : festival

Robin Williams dans The World’s Greatest Dad - DR

Envoyé spécial à Deauville

Paranoïaque, bipolaire, drogué et dépressif : voilà à quoi ressemble l’autoportrait du cinéma américain tel qu’il se dessine sous les fictions présentées à Deauville. Quatre films expriment mieux que les autres ce sentiment d’une nation autrefois impériale mais qui a beaucoup perdu de sa superbe confiance en soi depuis les événements du 11 septembre 2001, ses guerres consécutives puis la crise du capitalisme, venue porter une sorte de coup de grâce à un modèle autrefois triomphant.

Le meilleur est sans doute celui de Steven Soderbergh, The Informant, dernière production de la société Section 8, fondée par le cinéaste (en compagnie de George Clooney) et dont il a annoncé l’arrêt. Dans le rôle-titre, Matt Damon offre une interprétation éblouissante du personnage de Witacre, cadre d’une multinationale de l’agroalimentaire qui dénonce au FBI les pratiques illicites de sa hiérarchie. Faux Zorro, vrai mytho, l’énergumène a vraiment existé et a fait l’objet d’un livre fameux aux Etats-Unis, dont The Informant est adapté. Sincère et manipulateur, idéaliste et menteur, il est un précipité du héros all american, vices et vertus confondus. Enlevée, légère, la mise en scène de Soderbergh est un antidote à l’âpreté de son thème.

Ce registre doux-amer est également celui de The World’s Greatest Dad de Bob Goldthwait, comédie morbide où Robin Williams, dans le rôle de Lance Clayton, tient sa meilleure interprétation depuis longtemps, sinon toujours. Ecrivain raté dont le fils ado meurt d’une branlette tragique, selon le modèle désormais célèbre de David Carradine, Clayton maquille l’accident en suicide et tire un profit indécent de cette disparition. La force du film est dans son impiété : l’ado mort était un authentique petit con égocentrique et odieux, que même son père finit par juger, post mortem, stupide. Cela suffit amplement à faire de ce petit film sans génie un cocktail positivement pervers et rafraîchissant.

Plus sinistre, The Killing Room de Jonathan Liebesman (auteur du prequel Massacre à la tronçonneuse : le commencement) est une fable parano sur l’Amérique du Patriot Act, où des services ultra-secrets mettent au point une méthode atrocement cruelle pour recruter des kamikazes américains, sur le modèle de leurs ennemis intégristes musulmans. Les effluves de diverses « théories du complot » donnent sa toile de fond impalpable à ce film très engagé mais aussi trop démonstratif, malgré la présence toujours troublante de l’impeccable Chloë Sevigny.

Shrink - DR

Le film le plus surprenant du lot est certainement celui de Jonas Pate, Shrink (étrange diminutif donné aux psychanalystes par la langue américaine), dans lequel Kevin Spacey joue le rôle-titre avec une épatante conviction. Solitaire et désabusé, fumeur de pétards invétéré, spécialisé dans l’analyse des beautiful people de Beverly Hills, il reçoit un jour une jeune ado black en pleine crise existentielle depuis le suicide de sa mère. Attelage baroque et cependant constructif : elle rêve d’écrire pour le cinéma et il ne supporte plus la vanité du monde hollywoodien, mais un habile tricotage de personnages secondaires et d’événements annexes va peu à peu produire ses effets inattendus sans que jamais le film ne sombre dans le conte mièvre, bien au contraire. La combinaison d’une mise en scène élégante et très « auteur » avec des choix de casting audacieux suffit à donner à Shrink une belle consistance en cinéma incarné, humain, sans doute pas révolutionnaire mais très original dans son contexte angelino décalé.

Difficile de mettre sur ce même plan les quelques autres « premières » présentées ici et qui font les choux gras des grands médias, tel Julie & Julia de Nora Ephron, qui flatte le narcissisme français (très fade éloge de notre gastronomie avec Meryl Streep aux fourneaux) ou Me and Orson Welles de Richard Linklater, pur véhicule au prestige émoussé de Zac Efron, qui se cherche ici une âme d’acteur ainsi qu’un second souffle pour sa carrière. Il n’est pas à mettre particulièrement en cause : ses yeux de faon espiègle sont encore la meilleure part d’un projet de pur ennui académique.

Paru dans Libération du 12 septembre 2009


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