jeudi 24 septembre 2009 10:49
Hippie days
Ang Lee réinvente les marges bordéliques de Woodstock. Loin du mythe culturel.
par Didier Péron
DR
Hôtel Woodstock d’Ang Lee avec Demetri Martin, Emile Hirsch, Henry Goodman, Imelda Staunton… 2 heures. « Tu n’as rien vu à Woodstock » pourrait être le slogan du nouveau film d’Ang Lee, et il faudrait même y ajouter : « Pas entendu grand-chose non plus ! » Bref rappel historique : du 15 au 17 août 1969, le raout devenu mythique rameuta plus de 500 000 jeunes autour d’une affiche prestigieuse, de Joan Baez à Jimi Hendrix. Le quarantième anniversaire d’un événement, qui fit du bruit symbolique bien au-delà d’un bled paumé de l’état de New York, semble aujourd’hui galvaniser papys cool et néohippies. Le cinéaste américano-taïwanais a lui opté pour une reconstitution paradoxale du fameux week-end « d’amour et de paix » en se tenant sur les marges selon le principe que pour raconter l’effervescence d’une boum, mieux vaut s’intéresser aux garçons et filles qui, placidement, font tapisserie. Pour ça, le producteur et scénariste James Shamus, qui a travaillé avec Ang Lee sur onze de ses films, s’est inspiré des mémoires d’Elliot Tiber, le jeune type qui téléphona au manager Michael Lang pour lui proposer de délocaliser son projet de méga concert prévu à Wallkill - où le permis de s’installer avait été brutalement résilié sous la pression des locaux0 - à White Lake, dans les Catskills, une région rurale à 200 kilomètres de New York. Tiber, qui démarrait à Manhattan une timide carrière d’artiste décorateur, était angoissé par la situation de ses parents, immigrés juifs ayant fui la Russie, propriétaires d’El Monaco Motel, un bouge où plus personne ne souhaitait dormir, dégoûté par la saleté des draps (rarement lavés) et la climatisation (une boîte en carton posé sur le radiateur !). En attirant le concert avec ses techniciens, ses musiciens et surtout la masse des spectateurs (50 000 attendus), il a senti l’opportunité de sauver sa famille, criblée de dettes, de la faillite imminente. Tiber raconte le surgissement de Lang au motel… en hélicoptère : « Il me vint à l’esprit que ce genre d’arrivées était réservée aux héros mythiques. Les gens ordinaires ne commandent pas un hélicoptère pour les emmener à quelques dizaines de kilomètres de la voie express de l’Etat de New York. » (1) Cette séquence ouvre les vannes de la folie qui va peu à peu envahir le récit. Lang, qui se balade torse nu avec des gilets cow-boy à franges, est une sorte de hippie capitaliste, à la fois super à la coule et implacable en affaires. Interprété avec un air particulièrement suave par le débutant Jonathan Groff, c’est le personnage le plus érotisé par le cinéaste, qui semble fasciné par son mélange de jeunesse sexy et d’audace entrepreneuriale. Il faut dire que le film, sous la forme d’une comédie contemplative, émiettant l’attention en dizaines de saynètes et de rôles satellites, raconte certes une certaine jubilation adolescente défoncée à idéalisme fusionnel, mais surtout l’ivresse de la frénésie humaine. Le film montre une nature presque vierge, des zones de marais, du vide campagnard peu à peu rempli de gens de tous acabits, de structures fabriquées, de matériel, de pancartes, de voitures, de motos, de nourriture, de discours, de sons, de sentiments saturés de signes jusqu’à l’extase, ou le vomi. Un demi-million de teenagers entassés, 250 hectares d’ordures, Woodstock devient la métaphore fascinante du fonctionnement moderne par hyperconcentration humaine et énorme production de gâchis. La marée envapée, quand elle reflue, secouant ses puces, laisse derrière elle un champ de boue jonchée de détritus. La scène, elle-même filmée de très loin, depuis un point surélevé sur une colline, ressemble aux lumières d’une capitale inaccessible admirée par les mendiants d’une favela. Centre et périphérie, ordre et chaos, grandeur et décadence, le film jongle habilement avec toutes les dualités dynamiques sans jamais perdre son aisance de divertissement, capté avec virtuosité (en numérique) par le chef opérateur français Eric Gautier. « La table est mise, mais le repas n’est pas servi », écrit le critique Tod McCarthy dans Variety. Mais on est plutôt content de ne pas devoir endurer une fausse Janis Joplin ou un simili-Jimi Hendrix jouant de la guitare électrique avec son dentier. La quintessence du style hippie est de toute façon restituée en une fois par la scène de trip psychédélique au LSD de Tiber sur la musique grandiose de Ravi Shankar, après qu’il s’est envoyé en l’air avec un garçon et une fille dans leur van. Woodstock se tient alors en fragile équilibre entre ciel et terre, aux avant-postes scintillants de la prochaine désillusion et du désastre qui aura lieu très vite, quatre mois plus tard, avec l’effondrement moral du concert Altamont et la mort de Meredith Hunter, ce jeune Black poignardé par un Hell’s Angel tandis que résonnaient dans les haut-parleurs les appels au calme de Mick Jagger. (1) Le livre Hôtel Woodstock est traduit aux éditions Alphee-Jean-Paul Bertrand. 316 pp., 23 €. Paru dans Libération du 23 septembre 2009
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