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samedi 20 mai 2006 13:19

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Hit, hit, hit, hourra

Impossible d’y échapper, en tout cas sur TF1. Des bêtisiers animaux aux plus grandes arnaques, on y classe tout et n’importe quoi. Particularité bien française, les classements ont le vent en poupe. Logique : ça ne coûte rien et ça peut rapporter gros.

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : spectacles

T’as pas d’idée, peu d’argent et encore moins de talent ? Et pourtant tu veux absolument, camarade producteur, fourguer une émission à la télé ? Une seule solution : le classement. Facile, tout con, pas cher. Et toujours bien vivace à la télé. Tous les six mois, on donne le genre pour mort : bernique ! La preuve sur TF1 qui, cette semaine, ne balance pas moins de trois soirées de classement, entre tri sélectif des fantômes (vendredi 26, les Trente Histoires les plus mystérieuses), des aigrefins (mercredi 24, les Quarante Arnaques les plus spectaculaires) et, ultime consécration, des classements eux-mêmes (samedi 20, les Cent Plus Grands... le meilleur). Certes, un tel déluge de créativité peut décourager mais du nerf, producteur ami, car voici l’indispensable business-plan pour un classement réussi !

France, terre de palmarès

Surtout ne pas croire Franck Firmin-Guion. Il y a deux ans, alors que la tendance des classements s’amorçait à peine, le directeur des programmes de flux de TF1 (en gros les émissions de plateau) enterrait déjà le genre : « Le classement ne durera pas, confiait-il à Libération, on n’est pas parti pour dix ans. » Notre conseil, donc, producteur aux dents longues : faire l’inverse de ce que dit Firmin-Guion. Car le classement, c’est le moyen idéal d’emballer le poisson, pardon le tube ringard, ou l’archive fatiguée. Et, mine de rien, à ce petit jeu-là, la France est championne, Môssieur, et ce grâce à TF1 (M6 a peu ou prou jeté l’éponge). Une anomalie au niveau planétaire, selon Bertrand Villegas, qui observe les programmes du monde entier depuis sa société The Wit : « La France fait figure d’exception en matière de classement. L’Allemagne est le seul autre pays où des grandes chaînes comme RTL ou Sat1 en fassent autant que TF1, mais uniquement dans le domaine musical. Sinon, ce sont plutôt les chaînes thématiques qui font des classements. » Et quelle est sa fonction sociale ? « En l’absence d’événement, de programme régulier puissant, c’est un des choix les plus rentables, avec un excellent rapport audience coût pour remplir une case de prime time vide, ou affronter une concurrence difficile. » De là à en déduire que TF1 et ses trois classements diffusés cette semaine n’ont pas la queue d’une idée (1).

Vieux tubes et rires creux

La chanson, oublie tout de suite, producteur de nos coeurs. Fini le temps où l’on fourguait le même classement maquillé comme une voiture volée sous des noms différents, style le Grand Classement : trente ans de tubes ou Top 50 : cinquante tubes de légende pour nous faire avaler que C’est bon pour le moral de La Compagnie Créole est la meilleure chanson du monde. Le rire ? Usé : après de minutieux examens au carbone 14, les historiens du classement ont établi qu’à la période chanson a succédé la période rire, aujourd’hui défunte, après de trop nombreux Top 50 du rire et autres Cent Plus Grands Fous Rires de sinistre mémoire. Inutile pour autant de se la jouer intello : France 2 s’est mangé une des plus belles gamelles de tous les temps en établissant le classement du Plus Grand Français de tous les temps. Mais, à côté des thèmes de plus en plus brindezingues défrichés par TF1 tels les 101 Sosies du pire au meilleur ou les Cent Plus Grands Bêtisiers animaux, il est des terres vierges. Suggestions : les Deux Meilleures Blagues de Patrick Le Lay (un programme court à faire sponsoriser par une entreprise de pompes funèbres) ou les 8 500 Meilleures Vannes de Dédé Manoukian dans la Nouvelle Star (peut aussi devenir une chaîne à part entière).

« Penser/classer »

Une fois trouvé l’objet de ton hit, il faut l’ordonner, ou, comme dirait ce grand listomane de Georges Perec, le « penser/classer ». Là, il y a deux écoles. La Rigoriste, qui s’appuie sur un sondage. C’est le cas des productions Coyote comme les Cinquante Personnalités qui ont choqué les Français diffusé la semaine dernière sur TF1 ou la Plus Belle Femme du monde. Car oui, c’est bien un sondage tout à fait scientifique établi sur 1 002 personnes tout à fait représentatives qui a bombardé Corinne Touzet troisième canon planétaire ! On peut se tourner vers la seconde école, dite du Grand N’importe Quoi, très prisée par Endemol pour ses multiples Cent Plus Grands... Là, les cent gags-chansons-bêtises d’enfants s’égrènent de 100 à 1, sans qu’on sache qui, de la production ou d’un savant pifomètre, a décidé de l’ordre. Parfois, tout de même, un facteur géopolitique entre en jeu. Ainsi, dans les Cent Plus Grandes Perles de la télé-réalité récemment diffusé sur TF1, la pourtant fondatrice séance de balnéothérapie de Loana et Jean-Edouard n’est arrivée qu’en seconde position. De là à penser que des considérations bassement matérielles interviennent, style Le Lay refusant qu’une émission de M6 remporte un classement sur TF1, il y a un pas que nous n’hésiterons pas à franchir. Une fois choisie la méthode, le reste n’est qu’emballage cheap : un plateau, un ou deux animateurs, un jambon ou autre à gagner par SMS, quelques invités pour faire « ha-ha » et « clap clap », et emballé c’est pesé. Attention cependant au choix des invités : dans au moins un classement sur deux, l’acteur François Berléand est présent sur le plateau. Ne nous demandez pas pourquoi, c’est le grand axiome du genre : qui dit classement, dit inviter Berléand.

Les trois meilleurs du top trois

Avant d’aller démarcher les chaînes, il te faut absolument, ami producteur, en passer par l’étude de cas des trois classements de la semaine. Car ils suivent au mot près le business-plan du classement réussi. Christophe Dechavanne, après avoir épuisé tous les thèmes, fait dans le métaclassement en rassemblant les cent meilleurs de ses cent meilleurs. Mais le téléspectateur est-il prêt pour une mise en abyme aussi vertigineuse un samedi à 20 h 50 ? Pas de surprise en revanche chez Julien Courbet qui, en bon épicier, recycle son fonds de commerce des arnaques : mercredi, parmi quarante escrocs, le superredresseur de torts de TF1 pourfendra un « faux producteur de Dallas » et un « faux James Bond de la Dordogne » qui fait saliver d’avance (« Hello, cong, maille nameuh izeu Bondeu »). Quant aux Trente Histoires les plus mystérieuses de vendredi prochain, elles font dans le paranormal (on nous promet une « route maudite » et autre « malédiction de Toutankhamon », brr...) pour un classement présenté par un idoine duo de revenants, Carole Rousseau et Jacques Legros. Côté ordonnancement, les trois ont opté pour l’école du Grand N’importe Quoi. C’est plus prudent : s’agirait pas non plus que les Français placent Clearstream au panthéon des trente histoires les plus mystérieuses et Dominique de Villepin en tête des quarante arnaques les plus spectaculaires.

(1) Et pas la queue d’une envie de répondre aux questions de d’Ecrans à ce sujet. Si honteux que ça les classements ?


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