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jeudi 15 avril 2010 17:20

  • cinéma

Hollywood franchit la ligne zone

par Bayon

Green Zone de Paul Greengrass, avec Matt Damon, Greg Kinnear, Brendan Gleeson… 1 h 55.

Il y a film de guerre et film de guerre. La Chute du faucon noir est un grand film de guerre, Bataille pour Haditha un bon film de guerre, Démineurs idem. Green Zone n’est pas un film de guerre. C’est un video-game en Irak de fantaisie. De fait, le cinéaste le dit : « Il ne s’agit pas d’un film sur la guerre en Irak, mais d’un thriller dont l’action se déroule en Irak. »

Prenant du coup ses aises avec la réalité géopolitique, immoral jusqu’au foutage de gueule négationniste sous ses airs de film à charge anti-impérialiste, Green Zone (zone stratégique protégée irréelle en plein théâtre des opérations) ose redorer encore et toujours, dans un Bagdad de confection spaghetti en Espagne, le blason rouge sang de l’Amérique tueuse de bisons et Peaux-Rouges.

Soit la deuxième guerre d’invasion de l’Irak, après l’assez légitime assaut 1991. Dans la plus complète illégalité anti-onusienne, l’Amérique de l’alcolo-chrétien Bush Jr et l’Angleterre du belliciste socialo-mystique Blair pilonnent et investissent l’Irak. Le motif fumeux de cette agression, fruit d’une « conjuration des imbéciles » néocons du Pentagone et du gouvernement britannique manipulé assez complaisamment par son Prime minister faussaire : la double mythologie d’un arsenal chimique baasiste et d’une collusion Irak - Al-Qaeda.

Supposée avérée, proclamée évidence scientifique attestée par force documents explosifs, témoins top-secret, fermes bactériologiques et stocks d’anthrax suffisamment faramineux pour justifier l’azimutage d’urgence du pays par les forces armées « alliées », l’horrifique menace chimique prétexte se révélera enfin un tissu de balivernes digne de nos « avions renifleurs » giscardiens ; et idem l’axe Baas - Al-Qaeda. Au final, plus qu’un leurre, une escroquerie montée de toutes pièces, en tout cynisme tel Green Zone, « film d’action de l’année », par les razzieurs anglosaxons.

Il aura fallu avant cela bien des dénis et démentis, démissions diplomatiques étouffées, le suicide assisté du scientifique anglais David Kelly, et que l’hystérie nationaliste antifrançaise du camp des nouveaux Croisés retombe, avec le bluff miteux des services de com anglo-américains.

DR

Voilà dans quel cadre scabreux l’histoire de Green Zone, une Mort dans la peau à Bagdad, joue à réviser l’histoire de l’annexion de l’Irak. La cheville ouvrière de cette relecture décontract est Matt Damon. Sorte de Ken humain, sosie grassouillet de Mark Wahlberg en à peine plus porcin, le rose Damon a la qualité de son défaut : il est passe-partout, là rugbyman boer (Invictus), ici GI. Son rôle suppose un officier éclairé (Roy Miller), conscient sur le champ de l’entourloupe au sommet de l’arsenal chimique irakien inexistant. Lucide et moral, ce béret vert d’honneur met en lumière et en échec le mensonge d’Etat à deux têtes et deux balles. C’est là où le film joue flou et filou : quand Green Zone pourrait prendre de vrais risques en prenant parti, une ligne de dialogue lui fait couvrir et reconduire gentiment ses arrières avec l’imposture : « Ce que je voudrais savoir, c’est s’ils étaient au courant, à Washington ?! » lance en substance le preux marine au Méphistophélès US en plein complot de désinformation sur place, Poundstone (Greg Kinnear). Lequel se fait un plaisir d’embourber définitivement le potage en réponse : « Qu’importe… On a gagné. » Autant dire en ne répondant pas. Moyennant quoi, jamais le film n’aura mis en cause Bush, commanditaire avec Blair, pour 1 000 à 5 000 milliards de dollars, de l’assassinat militaire de dizaines (centaines, selon) de milliers d’Irakiens anonymes - sans parler des soldats yankees ou britons sacrifiés au passage à la lubie néocolonialiste des fauteurs de guerre sainte moderne.

Au bout, le film aux airs révoltés Green Zone fait de même en somme. Qui se fout bien, emporté dans ses tours de passe-passe labyrinthiques filtrés, ses virtuosités narratives infrarouges, de la réalité humaine irakienne. Durant la partie (de pax americana électronique), sans complexe, le thriller de guéguerre casse à vue du local, déquillable à merci. Comme à la parade, pif paf pouf, par grappes, quartiers phosphorescents. C’est un vif jeu de massacre en décor typique intense, où le seul héros, notre Super Mario Bridou de la démocratie étoilée, survit sans une éraflure, sous le cyberdéluge de fer en feu.

Morale : ni Blair ni Bush n’ont encore comparu pour actes de barbarie, faux et usage de faux avec intention de donner la mort massive, au Tribunal pénal international. Que fait la police casque bleu ?

Avec cela, bon pop-corn movie saupoudré de Syriana ou Babel de pacotille stratégique. Avatar à Tataouine, par là.

Paru dans Libération du 14 avril 2010

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