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mercredi 10 décembre 2008 15:00

  • cinéma

Hollywood sur paroles

Pavé. Réédition dopée d’« Amis américains », de Tavernier.

par Didier Péron

tags : cinéma d’auteur , cinéphilie , livre

Bertrand Tavernier chez Quentin Tarantino (à gauche), en 2005. Photo Olivier Culmann, Tendance Floue

Amis américains, de Bertrand Tavernier, éditions Institut Lumière/Actes Sud, 996pp., 69euros.

Publié une première fois en 1993, Amis américains, le livre des entretiens réalisés par Bertrand Tavernier avec de nombreux cinéastes hollywoodiens était devenu introuvable. Cette réédition revue et augmentée, version « sumo », pèse 5 kilos : près de 1 000 pages papier glacé, 800 photos, deux index de 4 500 entrées. « Un livre de spécialiste, un ouvrage d’érudition, un volume de mémoire », écrit en introït Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière (qui coédite l’ouvrage) et du Festival de Cannes. C’est aussi une galerie de personnages souvent fabuleux. Morceaux choisis.

Robert Parrish

« J’éprouve une immense admiration pour Mitchum. C’est l’un des derniers héros romantiques de notre siècle, un personnage digne de Conrad. Il est extrêmement intelligent et fin, prodigieusement cultivé. [...] Quand il a décidé de faire ou ne pas faire quelque chose, personne ne parviendra à le faire changer d’avis. Un jour, Howard Hughes lui dit : “Si tu n’arrêtes pas de te droguer, je te déchire ton contrat et tu ne feras plus aucun film.” “Ok !” a répondu Mitchum, qui est sorti, a pris son camion et s’en est allé. Et il était sérieux [...] Il s’en fichait. »

John Huston

« Dashiell Hammett avait une grande élégance personnelle. Il portait toujours des gants et se servait d’une canne. Son allure ne devait rien à la mode. Il avait un beau visage, le visage d’un intellectuel, d’un ascète. A part cela, le plus grand ivrogne que j’aie jamais rencontré ! Et le plus dangereux ! Il se trouvait toujours au milieu de gens qui cherchaient à se tuer à coups de couteau ou, dans le meilleur des cas, à se cogner dessus avec des bouteilles brisées. »

Sydney Buchman

« Très souvent, Cecil B. DeMille nous invitait dans la demeure qu’il s’était fait construire derrière San Fernando Valley et qui s’appelait, en toute simplicité : le Paradis. [...] Il fallait s’y rendre avec une veste de smoking car là-bas, pour le dîner, on vous remettait d’office un pantalon extravagant qui n’allait pas du tout avec la veste, tandis que votre femme se voyait obligée de revêtir une tenue encore plus bizarre. Et tout le monde dînait, à moitié costumé, dans une salle démente, et ensuite DeMille vous faisait jouer à une masse de jeux où l’on gagnait des diamants, des pierreries, des cadeaux fabuleux. Il faisait circuler un plateau rempli de joyaux et disait, en parlant des femmes : “Les imbéciles, elles ne vont pas reconnaître les vrais des faux.” »

Edward Chodorov

« Samuel Goldwyn était un homme extraordinaire. Un mauvais producteur mais un homme extraordinaire. Vous ne pouviez pas prévoir ses réactions. Il se situait au-delà de tout. [...] Un jour qu’il dînait avec nous, il nous raconta son histoire favorite : il avait tiré au sort quand il était jeune s’il allait s’orienter vers le cinéma ou vers la fabrication d’une sorte de friand. Et le cinéma avait gagné. Ma femme lui dit : “Heureusement, sinon toute la journée nous serions obligés de manger de vos friands.” La dernière fois que je l’ai vu, c’était très triste. C’était en 1967. Nous étions à la première de la Nuit des généraux d’Anatole Litvak. Il était là, seul. Personne ne lui parlait ou même ne le saluait. Personne ne le reconnaissait.

Bertrand Tavernier

« L’un des problèmes lorsqu’on travaillait avec Losey, c’est qu’il fallait boire un nombre considérable de vodka tonic, de Bull shots (vodka et consommé de queue de bœuf) et de Bloody Mary ! Avec l’âge, il avait tendance à se protéger, à se fermer, à refuser les nouvelles rencontres. Il pouvait être étonnamment désagréable. Un jour, chez Lipp, il est abordé par Warren Beatty qui lui dit : “J’aimerais beaucoup travailler avec vous.” Et Losey lui a répondu : “D’accord, commencez vous-même par faire de meilleurs films...” »

Quentin Tarantino

« J’essayais de trouver mes propres maîtres. J’ai d’abord déniché des types qui n’étaient pas loin de mon objectif, mais je cherchais vraiment le truc qui m’exciterait. Un jour j’ai vu The Bonnie Parker Story. Un film de 1958, je me suis souvenu l’avoir vu quand j’étais enfant. J’ai réussi à obtenir une copie 16mm pour ma supercollection personnelle. Juste sur le titre, pas sur le metteur en scène. Je me suis empressé de le regarder et je me suis dit : “Qui est ce réalisateur ? William Witney ? Putain, qui est William Witney ?” J’ai fait des recherches, pas sur Internet, hein, Internet ça craint, c’est souvent faux. Il faut regarder DANS LES LIVRES ! Si vous n’allez pas en bibliothèques, vos recherches ne vaudront rien. Je m’y suis jeté. Résultat : ce mec était le roi des serials ; ce mec a fait une vingtaine de westerns avec Roy Rogers ; ce mec a terminé sa carrière en faisant un film de Blaxploitation. Quoi, il a AUSSI fait un putain de film rock’n’roll avec Lesley Gore et les Beach Boys ? Mon Dieu ! »

Paru dans Libération du 10 décembre 2008


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