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mardi 23 juin 2009 16:38

  • internet

HuffPo brouille l’info

Aux Etats-Unis, le succès du site d’Arianna Huffington agace la presse écrite traditionnelle. 

par Maria Pia Mascaro

tags : blog , presse , journalisme

Capture la home du Huffington Post - DR

New York, de notre correspondante

Quand Arianna Huffington annonce en 2005 le lancement d’un nouveau site d’information dont la colonne vertébrale serait constituée par les contributions de centaines de blogueurs, rares sont ceux qui croient au projet. Les blogs pullulent déjà sur la Toile et les médias traditionnels ont commencé à avoir les leurs. Encore une lubie de cette iconoclaste, qui s’était présentée au poste de gouverneur de Californie en 2003 face à Arnold Schwarzenegger. Quatre ans plus tard, Huffington Post s’est créé une place au soleil dans un monde médiatique américain en pleine mutation. « HuffPo », pour les intimes, c’est 21 millions de visiteurs uniques par mois, 250 000 commentaires mensuels, près de 2 000 blogueurs (non rémunérés). « Cinq journalistes font partie de la cinquantaine d’employés payés », précise Mario Ruiz, porte-parole du site.

Très rapidement, HuffPo s’est taillé une réputation de média de gauche (un pendant du Drudge Report à droite). Son succès tient autant à la personnalité de sa fondatrice qu’à l’exploitation maximale du Net. Le site a évolué rapidement, alliant plateforme de blogs, agrégateur d’information (façon Google News) avec des liens vers d’autres sites, et site d’information au sens où l’entendent les puristes, avec quelques articles originaux de sa minirédaction.

Arianna Huffington est souvent considérée comme une opportuniste  : aujourd’hui à la tête d’un site de gauche, elle s’est pourtant fait connaître comme pamphlétaire de droite dans les années 90. Epouse du républicain texan Michael Huffington, on la dit confidente de Newt Gingrich, très conservateur président de la Chambre des représentants dans les années 90. Après son divorce, elle refait sa vie à Los Angeles, opère un virage politique à 180 degrés, élargit son carnet d’adresses au gratin de Hollywood et devient la coqueluche des talk-shows politiques où elle croise le fer avec des commentateurs de droite.

La féministe Nora Ephron, l’acteur John Cusak ouvrent leur blog sur HuffPo, créant immédiatement un buzz autour du site. Depuis, des académiciens, des politiciens et des citoyens ordinaires y ont aussi leur blog. Le site a réellement explosé en 2008 pendant la campagne ­prési­dentielle avec ses centaines de citoyens-journalistes. L’une de ces soldates de l’info a même été à l’origine du scoop qui faillit coûter sa nomination à Barack Obama. Mayhill Fowler enregistre la phrase maladroite du candidat lors d’une soirée de levée de fonds à San Francisco sur l’amertume des « gens des petites villes qui s’accrochent à leurs armes et à la religion ». L’origine du scoop a valu des critiques acerbes à HuffPo. La citoyenne-journaliste, une démocrate plutôt fortunée, avait payé son entrée à ce dîner privé. Pas des façons de journaliste, s’étranglent les confrères. Arianna Huffington rétorque que seule la vérité compte.

Les médias traditionnels ont du mal à accepter HuffPo dans leur sérail, surtout que l’essentiel de son contenu est constitué de reprises d’extraits d’articles de journaux ou d’agences, suivis d’un lien vers le site original. L’agacement est monté d’un cran ces derniers mois, depuis qu’Arianna Huffington se gausse de sauver le journalisme en augmentant la fréquentation des sites qu’elle utilise. « Huffington Post n’est pas un complément aux médias écrits qui ont longtemps été dominés par les journaux. Il aide surtout à détruire les journaux », écrit rageusement Isaac Chotiner, dans un long article dévastateur dans The New Republic.

Le lancement par HuffPo en avril d’un Fonds pour le journalisme d’investigation, doté de 1,75 million de dollars (1,26 million d’euros), a été perçu comme la volonté de passer enfin pour un média à part entière. Le fonds en est encore à ses balbutiements et se veut à but non lucratif. Son contenu sera offert à d’autres médias. Une poignée de journalistes, des éditeurs surtout, seront employés à plein temps. Le reste de l’équipe sera composée de pigistes.

Pas sûr qu’à l’heure où beaucoup de journaux cherchent à rendre leur contenu en ligne payant, le Huffpo nouvelle formule soit forcément la bonne à long terme. « Le jour où les sites des journaux seront payants, et on y arrive, certains sites d’agrégation ne survivront pas », commente Michael Longinow, détenteur de la chaire de journalisme à l’université Biola, en Californie. Cet expert pense néanmoins que Huffpo pourrait sauver sa mise, même s’il sera sans doute appelé à se réinventer. « Huffpo a acquis une partie de sa notoriété sur des parfums de scandale et il s’est inscrit comme un nouvel élément de la culture populaire qui n’a pas vraiment d’équivalent pour l’instant. »

Paru dans Libération du 23 juin 2009


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