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mercredi 26 novembre 2008 18:28

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« Hunger », à toute faim utile

Cachot. Violente évocation du martyre des membres de l’IRA morts en prison en 1981.

par Philippe Azoury

Michael Fassbender. DR

Hunger, de Steve McQueen, avec Michael Fassbender, Liam Cunningham... 1h40.

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Hunger, qui sort six mois après avoir cassé la baraque à Cannes (presse dithyrambique, caméra d’or) est un film plus que puissant. Un des ogres de l’année. Il apparaît surtout comme le plus apte à répondre à ce que veut l’époque, comme taillé sur l’imaginaire 2008. Son geste relève tout du tour de force esthétique tout en abordant de front une histoire contemporaine jusqu’ici mal filmée : la grève de la faim en 1980 de prisonniers républicains, membres de l’IRA (Armée républicaine irlandaise), en guerre contre l’Angleterre pour l’indépendance de l’Irlande du Nord. Une grève de la faim qui se terminera en octobre 1981, après le décès de neuf d’entre eux (dont le leader, Bobby Sands, élu député pour l’Assemblée de Westminster depuis sa prison), butant devant l’inflexible politique de la « Dame de fer », Margaret Thatcher. Dernier point, Hunger est signé par Steve McQueen, 39 ans, l’artiste anglais le plus demandé du moment. Beauté, vérité, engagement, colère, un soupçon de hype mais avec ce qu’il faut d’estomac : trop beau pour être vrai ? Quelque chose à redire ? Pour cela, il va falloir se lever de bonne heure.

La critique est devant Hunger à compter les points. Des points que McQueen marque avec une facilité d’autant plus agaçante qu’il n’avait jusqu’ici jamais travaillé ni avec des acteurs ni sur scénario. Pourtant, après une heure quarante de happening christique en milieu carcéral, on a l’impression saisissante d’avoir été, à notre tour, ce dixième prisonnier, oublié par chance dans un coin noir d’une salle de cinéma devenue le quatrième mur d’une cellule quelque part en plein Ulster. On peut toujours faire le sourcilleux, hurler à la prise d’otage, l’effet est là : Hunger a bien retrouvé la trace vive de ces indépendantistes catholiques embastillés dans les QHS de Maze. Incarcérés mais continuant à protester, refusant de porter l’infamant uniforme de prisonnier, puis de se laver, s’enlisant dans une merde immense (quand dehors c’est la merde plus encore) et, ne voyant toujours pas leur statut de prisonnier politique reconnu, refusant d’ingérer le moindre aliment venant des Loyalistes.

Hunger : en français, la faim. Le refus par la faim. Passé une intro tâtonnante (suivre d’abord les matons n’était pas une si bonne idée), Hunger se referme sur nous avec la brutalité d’une porte d’airain  : c’est dans l’expérience sensible que l’on épousera la bonne cause, hagard dans un barbouillage excrémentiel, un Lascaux tartiné d’excréments. Ils l’ont enduré, et durant des semaines, vous pouvez donc bien tenir une petite demi-heure. La récompense viendra sous la forme d‘un héros, Bobby Sands (porté par le charismatique Michael Fassbender, actuellement en tournage chez Tarantino), gagnant en présence symbolique tout ce qu’il perd en épaisseur physique semaine après semaine, quand, atteignant les soixante jours de jeûne, son corps ne devient plus que cette chose squelettique, tachée, malade, touchant ce point où tout semble avoir déjà basculé vers la disparition. Bobby Sands est à la fois Jésus, l’Irlande du Nord ouvrière tout entière, le peuple qui manque et l’addition de toutes les injustices. Un symbole en puissance.

C’est pourquoi on peut rester perplexe à entendre McQueen certifier que non, non, non, « les notions simplistes de héros, de martyr, de victime » ne l’intéressent pas. Quand Hunger est tout à la fabrique de son héros. McQueen est trop baigné de théorie arty pour ne pas savoir que sur ce point sa fascination a été plus forte que son intention. Ce n’est pas un reproche, le cinéma (accroché comme il est au vieux principe d’identification) n’a jamais pu se faire tout à fait au concept moderne de la mort du héros. Dès qu’on le laisse faire, le cinéma ne demande que ça : admirer des hommes admirables.

Paru dans Libération du 26 novembre 2008


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