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mercredi 13 mai 2009 18:10

  • cinéma

Hyper Huppert

Rencontre avec la président du jury de la 62e édition de la compétition cannoise.

par Gérard Lefort, Olivier Séguret

tag : Festival de Cannes

Isabelle Huppert dans Villa Amalia - DR

AMIENS, envoyés spéciaux

Elle est longue la route qui mène vers le nord à Isabelle Huppert, et surtout compliquée si on a le malheur de faire confiance à ce sadique de GPS qui a tôt fait de vous expédier dans un cul-de-sac du côté de Chantilly ­ (« Faites demi-tour immédiatement. ») Une fois remis sur le droit chemin (special thanks to the bon vieux Michelin), notre vraie destination était enfin en vue.

Car en fait, c’est sur le campus de la fac d’Amiens que Huppert ­tournait encore le week-end dernier les ultimes ­scènes de Copacabana, réalisé par Marc Fitoussi (auteur plus que remarqué de la Vie d’artiste). Une certaine fébrilité règne à une petite encablure du Festival de Cannes où, ça n’a pu échapper à personne, l’actrice fait présidente.

Tout indique que l’on n’a pas affaire à une super­production… Sous son mini-camp de toile, la cantine est délicieuse, mais modeste, et la petite équipe du tournage, compacte et accueillante (alors qu’on le sait bien qu’on dérange…). Dans l’entrée, Isabelle Huppert est en train de faire des photos de famille  : sa fille Lolita Chammah, qui joue le rôle de… sa fille dans Copacabana.

A son bout de table, très coiffée-maquillée, la « maman » reçoit sans façon. A nous les huîtres, les gambas grillées et les tournedos Rossini  ; à elle les légumes vapeur au spray de vinaigre balsamique. Pas un ­régime, juste un moyen de « rester légère » pour un tournage qui promet de durer ­jusqu’à au moins 5 heures du ­matin.

Passer de Copacabana à Cannes, n’est-ce pas enchaîner un rôle après l’autre  ? Huppert réfute d’abord l’idée qu’elle « jouera » la présidente du jury. Prenant le temps de réfléchir, elle nuance  : « C’est un rôle dans la mesure où on joue pour ou ­contre quelque chose. C’est une fonction très ritualisée. J’ai déjà été jurée à Cannes, en 1984, sous la présidence Dirk Bogarde. On a remis la palme à Paris, Texas et le prix d’interprétation féminine à Helen Mirren. »

Cette expérience lui fait dire aujourd’hui que, une fois passés les premiers feux de la surexposition cannoise, on gagne, comme n’importe quel spectateur, une forme d’invisibilité. L’autre analogie avec le cinéma que relève l’actrice tient à la temporalité du Festival, comparable à celle d’un tournage  : « Cannes, c’est à la fois très long et très court. C’est un peu comme des vacances. Il me tarde de faire connaissance avec les membres du jury, que l’on ­devienne amis. Mais je sais aussi qu’après avoir partagé douze jours de cinéma, on va se quitter en promettant de s’écrire même si on sait bien que ça n’arrive jamais. J’ai déjà anticipé cette nostalgie. »

Le risque de se tromper fait partie du deal. Il ne lui fait pas peur  : « L’histoire de Cannes, des oscars et des récompenses nous invite à rester humbles. »

Huppert a elle-même reçu deux fois le prix d’interprétation à Cannes  : pour le Violette Nozières de Claude Chabrol et pour la Pianiste de Michael Haneke. Ce dernier prix lui fut remis en 2001 par Liv Ullmann, la dernière en date des femmes actrices présidente du jury. Cette année, Haneke est de nouveau en compétition officielle avec le Ruban blanc  : une présence familière qui pourrait la mettre dans l’embarras  ? Elle déjoue tout de suite le soupçon de copinage  : elle n’est pas la seule à voter, attend de voir le film et considère que cette proximité peut aussi jouer dans les deux sens, dans la mesure où elle prendra soin de ne pas s’exposer à l’accusation de favoritisme.

L’un d’entre nous fait rouler la conversation sur le côté « reine d’un jour » de l’aventure  : est-elle sollicitée par les grands couturiers  ? Les joailliers de la place Vendôme ont-ils jeté leurs diamants à ses pieds  ? Sourire mutin de madame la présidente, qui réserve à la Croisette la surprise de ses toilettes… Mais un jeune assistant vient toussoter pour la quatrième fois  : « Heu… Isabelle, il faut qu’on y aille [sur le tournage]. » La conversation se poursuit donc dans une loge-caravane, sous une photo de Marilyn. Et c’est Huppert qui nous interroge sur notre vision de Cannes. Pas blasés depuis le temps  ? Titi, la maquilleuse japonaise, vient déposer les dernières retouches avec un ­coton-tige papillonnant. Peu à peu, sous nos yeux, Huppert nous quitte, elle ajuste son regard dans le ­miroir, rectifie les mèches de son chignon dans un face-à-main, tombe la maxi-doudoune sous laquelle apparaît une minijupe archi mini. Bref, elle est ­redevenue Babou, l’héroïne de Copacabana.

Encore quelques mots sur Raymond Roussel et son mobile-home de hippie chic avant l’heure, et Isabelle Huppert nous raccompagne sur le marchepied. Est-ce l’effet roulotte  ? En pleine nuit, sous la pleine lune, dans l’embrasure, à ­contre-jour, on dirait une Lola Montès du XXIe siècle.

Paru dans Libération du 13 mai 2009


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