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mercredi 29 avril 2009 18:46

  • cinéma

«Idéalement, les animateurs devraient être de bons acteurs»

Entretien avec Tatia Rosenthal lors de son passage à Paris.

par Natalie Levisalles

tags : animation , interview

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Silicone charmé

Les animateurs du « Sens de la vie pour 9,99 $ » ont réussi un petit miracle  : dompter et donner vie à la pâte plastique qui forme leurs personnages, procurant au spectateur une forte sensation d’humanité.

Depuis sa formation à la Tisch School of the Arts de New York, la réalisatrice du Sens de la vie pour 9,99 $ s’est spécialisée dans les films d’animation en stop motion (image par image). Entretien avec Tatia Rosenthal lors de son passage à Paris.

Par quels moyens techniques parvient-on à créer de l’émotion dans un film où les personnages sont des figurines de silicone ?

Prenons les expressions du visage : nos figurines peuvent lever et baisser le menton, lever les sourcils et tourner les yeux. La bouche, c’est encore autre chose : chaque figurine en a plusieurs. Quand un personnage parle, on change la bouche toutes les deux images. S’il ne parle pas, c’est un peu moins souvent. Comme pour n’importe quel film, on tourne à 24 images par seconde. Mais on bouge ou on modifie le personnage toutes les deux images, on change donc son expression 12 fois par seconde. Tout cela prend énormément de temps : on tourne au maximum trente secondes de film par animateur et par jour. Pour ce film composé de six lignes de récit différentes (Albert et l’ange, l’enfant et le cochon-tirelire, les amoureux…), nous avions un animateur par récit, chacun était responsable d’un plateau de tournage et des mouvements de ses deux ou trois personnages.

Comment un animateur sait-il quels mouvements, exactement, vont exprimer le sentiment dont il a besoin ?

Théoriquement, c’est comme quand on joue : un acteur sait quoi faire de son visage. Les animateurs savent comment ils joueraient la scène s’ils étaient acteurs. Ils doivent ensuite réfléchir à la manière de transférer ce jeu à leurs petites marionnettes. Il arrive que les animateurs utilisent des images filmées pour construire ces expressions. Soit en filmant des acteurs, soit en jouant eux-mêmes et en se filmant, avant d’animer leurs figurines. Ça n’a pas été le cas pour le Sens de la vie, on n’avait pas le temps.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile ?

Le plus dur, avec ces marionnettes, ce sont les visages. Le visage humain a beaucoup de muscles ; ici on a assez peu de mouvements possibles. On a donc essayé d’obtenir les émotions par le regard : où les yeux regardent, combien de temps, et comment ils clignent. La manière dont les humains utilisent leurs yeux est très théâtrale. Et bien sûr, il y a la bouche et le langage du corps autour de ça. Mais surtout, les spectateurs projettent et complètent ce qui manque.

Vous parlez du langage du corps…

Les mouvements des mains, des épaules, la démarche, tout. Pour moi, il y avait une chose importante : dans ce métier, surtout dans l’animation pour enfants, les gens ont tendance à avoir des automatismes, par exemple lever les bras au-dessus de la tête pour figurer l’enthousiasme, des signes d’émotion qui font très cliché. On a essayé d’éviter ça à tout prix. Dès le début, j’ai demandé aux animateurs de se débarrasser de leurs habitudes, et ils ont très bien compris. Par ailleurs, les animateurs basent les personnages sur leurs propres mouvements et mimiques. Par exemple, une des animatrices passait son temps à se déplacer dans le studio pour mimer les gestes des personnages. Une fois, l’ange devait sauter par-dessus la table pour attraper le téléphone, elle a sauté par-dessus la table du studio. Et c’est très drôle. Quand on voit le langage corporel des animateurs et celui des marionnettes, cela saute aux yeux : les personnages bougent comment leurs animateurs. Et pas seulement le corps. Il y a quelques années, j’avais déjà réalisé un court métrage, A Buck’s Worth, d’après une nouvelle d’Etgar Keret. Un soir où je dînais avec Etgar, il me dit : «Là ! Cette grimace que tu viens de faire, c’est comme le SDF dans le film !» C’était effectivement moi qui avais fait cette animation.

Les personnages ressemblent vraiment aux animateurs ?

Pas dans les traits, évidemment, mais dans la manière de bouger, oui, bien sûr. Dans le Sens de la vie, il y a un petit garçon qui vit avec son père. L’animateur avait une manière de bouger très particulière, donc facile à repérer, et on le reconnaissait très bien dans le film, c’était très mignon. Il avait un langage du corps timide et charmant qui collait très bien avec le personnage. Cela signifie que la personnalité des animateurs a une influence importante ? La personnalité, ou l’aptitude à jouer différentes personnalités. Les animateurs doivent avoir deux talents. Un talent technique, pour savoir comment décomposer une séquence en petites unités, et un talent d’acteur, pour savoir quoi faire faire à leurs personnages. Il est très rare d’avoir des gens qui soient à la fois bons techniciens et bons acteurs, mais, idéalement, les animateurs devraient être de bons acteurs. C’est comme un écrivain : il doit avoir la technique, c’est-à-dire le langage, mais, au bout du compte, il sera jugé sur le ­contenu.

Comment se passe le montage de ce genre de films ?

L’avantage sur les autres films, c’est qu’on ne fait qu’une prise par scène. Impossible de faire plus, ce serait trop long. J’ai donc appris à être très précise dans mes indications de tournage. En fait, le film est monté avant d’être tourné. On commence par enregistrer les voix. On fait dix prises de voix, on choisit celle qu’on préfère, on monte, et on obtient une pièce radiophonique. Ensuite, on peut dire : après cette réplique, il y a le temps pour cinq pas avant la prochaine réplique. On estime combien de temps prend l’action. Ensuite, on fait un story-board très précis – une image par photo –, on le met sur la voix et on a une assez bonne idée du résultat final. On peut alors commencer à filmer. Du coup, sur ce film qui fait soixante-dix-huit minutes, on n’a eu que quatre minutes à couper.

Et maintenant ?

Je suis en train de préparer un autre film d’animation, à partir d’un très beau livre pour enfants. J’écris aussi un scénario pour un film, avec des vrais acteurs cette fois… enfin, je crois.

Article paru dans Libération du 29 avril 2009


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