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mardi 23 février 2010 19:03

  • télévision

«Il fallait sortir du déni»

par Isabelle Hanne

tags : documentaire , interview , France 5

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Musulmans : d’« indigènes » à « Français »

Plus de cent ans d’une histoire méconnue ou ignorée dans un documentaire de France 5.

Humiliations de l’histoire, malaises identitaires et volontés d’intégration : le documentariste Karim Miské et son coauteur, Emmanuel Blanchard, se sont penchés sur plus d’un siècle de présence musulmane en France. Diffusé ce soir sur France 5, Musulmans de France fait brillamment la part des choses entre le religieux, le culturel et l’identitaire.

Le titre du documentaire est un peu ambigu. Qu’est-ce qu’un musulman de France ?

Karim Miské : Ce n’est pas un documentaire sur la religion musulmane en France. Mais sur une catégorie, les «musulmans», qui confond l’ethnie, l’identité et la religion. Pour réaliser ce film, on s’est dit que le plus simple était de considérer qu’était musulman de France celui qui était perçu comme tel par la société française : quelqu’un qui vit en France et qui a une origine soit nord-africaine, soit ouest-africaine - quel que soit son rapport à la religion.

Le docu montre que cette terminologie a évolué tout au long du XXe siècle…

Emmanuel Blanchard : Au départ, c’était des Français de seconde catégorie. On les appelait les indigènes. Ils venaient des colonies, ils étaient donc sujets français, mais pas citoyens français. Avec les indépendances, ils sont devenus des étrangers, des immigrés. Et puis finalement, leurs enfants, nés en France, sont devenus français. Avec, en général, des parents toujours attachés au pays d’origine vu qu’ils s’étaient battus pour l’indépendance. Aujourd’hui, on est dans la poursuite de cette histoire, avec leur volonté de devenir des Français à part entière.

Vous avez des interlocuteurs récurrents : le scénariste Abdel Raouf Dafri, la sénatrice Bariza Khiari… Pourquoi eux ?

K.M. : On a choisi des Français. Qui sont nés en France, y ont grandi, sont allés dans les «écoles de la République». Ils parlent donc de l’intérieur de la société française et sont en même temps considérés comme musulmans de France, ou «d’origine musulmane», par la société française. On voulait une parole incarnée, celle des héritiers de cette histoire, capables également de prendre de la distance par rapport à cet héritage.

E.B. : Ce sont aussi des gens dont l’histoire personnelle a croisé l’histoire publique à un moment donné. Et en même temps, on voulait qu’ils soient représentatifs - ils sont tous issus de la classe moyenne, une composante à part entière de la société française.

Vous n’hésitez pas à aborder les conflits entre les différentes communautés qui composent cette catégorie…

K.M. : Dans les années 70 ont eu lieu les premières rencontres, parfois violentes, entre les travailleurs d’origine algérienne et ceux d’origine ouest-africaine. Dans le film, Abdel Raouf Dafri parle très bien de ce racisme des Maghrébins envers les Africains, souvent lié à la question religieuse. Ce racisme existe et a existé : il n’y a pas de raison pour que les Arabes soient moins racistes que les autres. Eux aussi ont été esclavagistes. Et le Maghreb, contrairement à l’Europe, n’a pas encore fait un travail sur la question de l’esclavage et du racisme. Raouf Dafri joue un rôle très important dans le film, parce qu’il empêche de croire au consensus. C’est ce qui permet au film de ne pas être communautariste, et d’assumer qu’à l’intérieur de ce groupe comme à l’intérieur de n’importe quel groupe, il y a de la violence, du racisme et des préjugés. Après, on voit, notamment avec l’interview de la styliste Fatoumata Coulibaly, que beaucoup de ces préjugés ont été dépassés. Les jeunes, Noirs et Arabes, qui ont grandi ensemble en France, ont eu le sentiment de partager quelque chose avec l’islam ou la culture hip-hop…

Vous notez l’ambivalence des positions de l’Etat français. D’où vient-elle ?

E.B. : Dans le film, les historiens Jalila Sbaï et Benjamin Stora expliquent qu’il faut garder en tête qu’au début, c’est l’histoire de colonisés qui vivent sur le territoire de la métropole. Ce qui pose un certain nombre de problèmes…

K.M. : L’Etat a toujours eu des comportements schizophréniques par rapport à ses «musulmans». Il a, par exemple, très vite poussé les patrons à créer des salles de prière dans les usines. On préférait ça plutôt qu’ils aillent à la CGT ! Mais quand ils ont commencé à avoir des revendications, en 1983, ces salles de prière sont devenues inacceptables.

Le documentaire a un écho particulier en ces temps de débat sur l’identité nationale…

K.M. : Cette réalité nous a rattrapés. L’idée du film a germé il y a trois ans, on n’était pas dans l’hystérie de ce débat… Mais on dit souvent que c’est Eric Besson l’attaché de presse du film !

Vous posez la question de l’absence de transmission, du besoin de construire cette histoire…

E.B. : Une de nos interlocutrices, l’historienne Linda Amiri, raconte que c’est seulement en fac d’histoire qu’elle a appris l’existence de la violente répression du 17 octobre 1961. Alors que son père était dans la manifestation ! Un des enjeux, c’est de sortir du déni, regarder en face cette histoire coloniale et postcoloniale. Admettre que c’est une histoire commune. D’ailleurs, ses grandes dates sont celles de l’histoire de France : le Front populaire, les deux guerres mondiales, Mai 68…

Est-ce un film militant ?

K.M. : Non, mais c’est un film qui prend position, qui a une dimension civique. On a voulu donner un contenu historique à cette identité, à cette catégorie, et en même temps la déconstruire, pour qu’elle ne puisse pas se refermer sur elle-même. Cela ne veut pas dire que les gens n’ont pas le droit d’avoir leurs particularités. Au contraire, la diversité fait aussi la force d’une société. Mais c’est un film qui essaie de déplacer les lignes de fractures habituelles, de montrer qu’en fait, si l’on ne s’y attardait pas tant que ça, ces lignes de fracture ne seraient pas si importantes. Qu’en réalité, tout le monde a juste envie de participer à cette société française, tout en gardant ce qu’il estime être à lui.

Paru dans Libération du 23 février 2010


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