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vendredi 25 septembre 2009 19:25


« Il ne faut pas travailler pour le public, ni pour l’audience »

Jean-Xavier de Lestrade, documentariste, revient sur les difficultés rencontrées dans son métier.

par Bruno Icher

tags : documentaire , justice

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Vegas  : rien ne va plus, les crimes sont faits

Le premier des cinq films de la série « Justice à Vegas » est diffusé ce soir sur Arte. Immersion à « Sin City ».

Voilà une petite dizaine d’années que Jean-Xavier de Lestrade et son compère Denis Poncet décortiquent à coups de documentaires intimistes les mécanismes subtils de la justice américaine. Avec un certain succès puisqu’en 2002, ils ­remportent un oscar pour le remarquable Un coupable idéal, film consacré au travail ­d’enquête d’un avocat commis d’office qui sauve d’une condamnation certaine un gamin noir accusé à tort du meurtre de deux touristes à Miami. En 2004, ils tournent le ­sidérant feuilleton Staircase (Soupçons, diffusé alors sur Canal +), s’immergeant ­pendant des mois dans le quotidien d’un écrivain d’une petite ville de Caroline du Nord accusé du meurtre de sa femme. A propos de Justice à Vegas, Jean-Xavier de Lestrade revient sur la matière brute qu’il filme et les contraintes de son métier de documentariste aujourd’hui.

Pourquoi Las Vegas  ?
A l’origine, nous avions proposé La Nouvelle-Orléans pour voir comment la justice pouvait fonctionner après la destruction de milliers de dossiers par Katrina. Mais l’Etat de ­Louisiane a refusé. Ensuite, nous avions voulu tenter avec Miami, une ville qui préfigure pour nous ce à quoi l’Amérique pourrait ressembler dans l’avenir. Mais le district attorney [le procureur général, ndlr] voulait attendre le résultat des élections et c’était trop tard pour nous. Finalement, nous avons retenu Las Vegas parce qu’au-delà de l’image que la ville véhicule, il y a une autre réalité. Chaque mois, 10 000 personnes s’installent à Vegas tandis que 5 000 quittent la ville. C’est la ville de la seconde chance. On essaie d’y réussir ce qu’on a raté ailleurs. De plus, l’image de permissivité que dégage Las Vegas masque aussi une justice extrêmement répressive.

Le réalisateur, Rémy Burkel, a suivi cinq affaires. C’était le projet initial  ?
Nous voulions suivre davantage d’affaires, et pas forcément dramatiques, ce qui racontait bien des choses sur la ville, la justice, la société. Par exemple, un des cas concernait une gamine qui avait craché au visage d’un autre enfant. Sauf que la fille est blanche et le garçon métis et que l’affaire prenait un tournant racial radical extrêmement grave. Une autre affaire impliquait un homme qui s’était ­installé à Vegas parce qu’il ne supportait pas la végétation. Et, de temps en temps, il sortait la nuit avec sa tronçonneuse pour abattre quelques arbres.

Comment s’est effectué le choix  ?
Aussitôt après notre arrivée, nous sommes tombés sur une affaire d’enfant assassinée dont le cadavre avait été retrouvé dans une poubelle. Des affiches étaient encore ­placardées dans les rues pour tenter de la retrouver. Quand sa mère a été arrêtée, nous avons ­commencé et nous n’avons pas lâché cette affaire jusqu’au verdict.

Vous n’aviez pas prévu de tourner pendant si longtemps  ?
Absolument pas. Avec le montage et la postpro­duction, nous pensions que ce serait bouclé en dix-huit mois. Finalement, cela nous a pris presque trois ans. Il a fallu convaincre les deux chaînes (Arte et Sundance Channel) de poursuivre, trouver de l’argent. Mais d’une certaine ­manière, nous n’avions pas le choix. Nous étions engagés dans un processus où il fallait impérativement aller au bout pour, ­peut-être, réussir le film. C’est l’histoire qui décide et il faut avoir le courage de la suivre jusqu’au bout, quoi que ça nous coûte.

Ce ne sont pas des méthodes très populaires à la télévision…
En effet. Il faut sans cesse se bagarrer pour travailler comme nous le faisons. C’est-à-dire que, comme au cinéma, il ne faut pas travailler pour le public ni pour l’audience que va réaliser la diffusion du documentaire. Et je crois que c’est dans la résistance que nous opposons aux contraintes habituelles que nous trouvons la conviction que ce que nous faisons est bien. Que nous ne passons pas à côté de l’essentiel. Ce n’est pas tout à fait un hasard si la maison de production que nous avons créée avec Denis Poncet s’appelle Maha, ce qui signifie « l’homme qui nage à contre-courant ».

Paru dans Libération du 25 septembre 2009


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