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mercredi 16 novembre 2011 18:21

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«Il ne reste rien à part la nostalgie»

par Isabelle Hanne

tags : radio , interview

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Carbone, la radio qui vous enculte

Un DVD et un livre célèbrent les 30 ans qu’aurait eu Carbone 14, interdite en 1983 après deux ans de de folle antenne.

Jean-Yves Lambert, alias Jean-Yves Lafesse.

«L’expérience Carbone 14, ça n’a rien de glorieux ! Je ne ressens rien de l’ancien combattant. Pour moi, ce sont des conneries qui appartiennent au passé. C’était très violent : il y avait des joutes politiques à l’intérieur de la station. Fenu, le patron, était un mec très trouble. Les flics venaient souvent. Il y avait des types, payés au black, qui imprimaient des tracts au sous-sol de la radio, au 21, rue Paul-Fort. La radio était détenue par le RPR du XIVe arrondissement…

«Tout le monde était bénévole. A la radio, il y avait des punks, des toxicos, des babas, des alcoolos, des communistes, des libertaires, des autonomes… Carbone 14, c’était un équilibre permanent entre l’implosion et l’explosion. Malgré nos grandes gueules, on était jeune. Y en a qui sont tombés dans la poudre. Y a eu des coups de feu… C’était vraiment tumultueux. Moi je me considère comme un survivant de Carbone 14. On travaillait dans les conditions de l’époque : chaotiques, la gauche qui arrive au pouvoir… Le directeur des programmes changeait tous les quinze jours. C’était une sorte de magma. Un volcan tout le temps en éruption. Un volcan qui s’est éteint quand la radio a été interdite : la lave s’est solidifiée, et il ne reste rien à part la nostalgie.

«Moi, c’est à Carbone que j’ai commencé mes impostures téléphoniques. Je voulais plonger l’auditeur dans des univers. J’avais une émission de minuit à 4 heures du matin, Lafesse merci. J’étais le cobaye des auditeurs, je tentais des expériences, et les gens réagissaient. Par exemple, une fois j’ai voulu faire un truc sur la zoophilie. J’ai ramené un chien en studio, et j’ai fait croire qu’un auditeur le sodomisait. Tous les défenseurs des animaux se sont déchaînés au standard. Les gens sont à fleur de peau sur ce sujet ! Et puis les autres qui savaient que c’était bidon, ils se régalaient.

«J’avais 23 ans à l’époque, j’avais quitté mon squat. Y a eu des moments formidables ! Plein d’artistes passaient à la radio, surtout des gens de la nuit. Pour les auditeurs, ça devait être quelque chose d’incroyable. Mais, en studio, l’air était irrespirable. Tous ceux qui fabriquaient cette radio allaient aux extrêmes de leurs possibilités d’expression, de création.

Je comprends la logique qui a fait que cette radio a été interdite. Je ne dis pas que j’y étais favorable. Carbone 14, ça a été deux ans avec une pression incroyable. C’était un sac de nœud, parce que celui qui était au centre de ça n’avait pas de limites. Nous, on était ses danseuses.»

 

«C’était un délire perpétuel»

Jean-François Gallotte. alias David Grossexe

«Je ne comprends pas pourquoi Jean-Yves [Lafesse] n’est pas fier de tout ça, de Carbone 14, du film. Y avait quelque chose de libre là-dedans ! On s’est tous découverts dans la liberté d’expression. Tu ouvres les vannes, et tout le monde s’engouffre. Carbone, ça m’a construit, ça nous a tous construits. A Carbone 14, j’avais un rôle de coach. J’étais un peu moteur, j’intervenais sur plusieurs émissions. Par exemple, si le type invité à l’émission littéraire était chiant, moi je le menaçais de "gros sexe" ! J’arrivais en studio, je lui disais "déshabille-toi". T’imagines, pour trouver du boulot après ça…

«À l’époque, il n’y avait que des mecs sur les radios libres. C’étaient vraiment les années machos ! Et là, sur Carbone 14, Supernana a débarqué. Cette femme qui travaillait à la banque, avec sa voix, elle a enflammé la bande FM. Poubelle Night, c’était un dialogue entre les auditeurs et une femme. Rien n’était filtré. Supernana, elle a démodé Macha Béranger en une soirée. Evidemment, elle faisait de l’ombre aux autres à Carbone.

«Il n’y avait pas que du cul sur Carbone : 50 millions de voleurs, par exemple, expliquait comment voler dans les supermarchés. Y avait des émissions musicales, littéraires, sur le tuning, des petites annonces… C’était un délire perpétuel. On avait des envies de fête. Y avait de la drogue, de l’alcool, pas plus qu’ailleurs. Des mecs passaient à la radio nous offrir des bouteilles. C’était ouvert, c’est l’époque des squats. On foutait la merde. Chacun faisait ce qu’il voulait. Quelqu’un arrivait, et s’il n’était pas donneur de leçons, on lui disait : "Prend le micro et ferme-la !"

«Jean-Yves a beaucoup de génie. Une fois, il était allé dans une cabine téléphonique, moi j’étais à la radio, et il se faisait passer pour un violeur. Il avait dit où il était dans le XVIe, pour mesurer notre taux d’écoute. Plein de gens sont venus ! Y a eu l’épisode de l’Amour en direct, la fausse prise d’otage… Tous les soirs, c’est ouvert. Tous les soirs, quelqu’un avait une idée ! C’était pas comme maintenant, où tout est très encadré, prévu à l’avance. Parfois même, l’idée venait en cours d’émission.

«À partir du moment où il y a eu la Haute Autorité [en décembre 1982, ndlr], ça a été la fin des radios libres. Ça, c’est vraiment un des fiascos des socialistes. Et on en paye aujourd’hui les conséquences : on est dans une société complètement bloquée. Il faut arrêter avec le CSA ! Aujourd’hui, on a la même absence de liberté d’expression qu’en 1976. On est sous Giscard ! Y a rien, on entend les mouches qui volent !»

 

Paru dans Libération du 15 novembre 2011


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