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vendredi 19 juin 2009 11:16

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Il y a 12 ans, le « geek » Fillon formait Juppé à l’ordinateur

Alors que le Premier ministre se définit aujourd’hui comme un maniaque de technologies, Libération republie une interview de 1997, alors qu’il était ministre des Télécoms. A l’époque, le technoïde Fillon détonnait déjà.

par Emmanuèle Peyret, Nicole Penicaut

tags : politique , interview , histoire

(Stephane Mahe / Reuters)

Ministre délégué en charge des Télécommunications, François Fillon était le week-end (nous sommes en mars 1997,ndlr) dernier à Serre-Chevalier pour un colloque sur le télétravail. L’occasion de lui poser quelques questions sur son usage des nouvelles technologies au quotidien.

Comment le ministre chargé des Télécommunications se sert-il des nouvelles technologies de l’information ?
Quand je suis arrivé il y a deux ans, il n’y avait pas d’ordinateur dans le bureau du ministre. Ça n’a pas posé de problème lorsque j’en ai demandé un, mais en revanche, pour les accès Internet, on m’a répondu : « Vous n’y pensez pas, c’est interdit. » J’ai insisté et je l’ai obtenu, mais les techniciens n’arrivaient pas à paramétrer. J’ai donc fait venir l’informaticien du conseil régional de la Sarthe pour m’installer le réseau. C’était il y a deux ans. Aujourd’hui, mes collaborateurs ont pris l’habitude de correspondre avec moi par e-mail. J’ai deux boîtes aux lettres. Une adresse privée que ne connaissent que mes collaborateurs, quelques amis, et mes deux frères avec lesquels on correspond beaucoup comme ça. L’un est médecin, et quand il opère je n’ose pas lui téléphoner de peur de le déranger : j’ai l’impression que pour me répondre il va laisser le scalpel dans l’oeil de son patient. L’autre est musicien et m’envoie des enregistrements de ses morceaux. Sur cette adresse, je reçois une vingtaine de messages par jour. Sur l’autre, celle du ministère, c’est phénoménal : une bonne centaine quotidiennement, je ne peux pas répondre à tous. Mais quand je peux, je le fais. Pour ce qui est de la gestion de mon emploi du temps, j’ai un agenda électronique, une sorte de boîtier qu’on peut brancher sur l’ordinateur, qui ressemble à un Game Boy. Au point que la première fois que je l’ai sorti en Conseil des ministres, on a cru que j’étais en train de jouer.


« L’Internet permet un rapport avec l’information sans intermédiaire »


Et le Web ?
Il n’y a pas de sites web que je visite de manière régulière, excepté le mien (celui du ministère des Télécommunications, ndlr), celui de la Nasa qui est très bien fait, les sites des organes de presse, une ou deux fois par semaine. Mais je n’ai pas énormément de temps et l’Internet n’est pas encore pour moi un outil de travail quotidien. Cela dit, si j’ai une intervention à faire et que je veux la préparer moi-même, je vais y chercher des informations. D’ailleurs, j’utilise les systèmes de personnalisation de Compuserve depuis longtemps, Pointcast et le nouveau système du moteur de recherche Alta Vista. C’est un réflexe, le matin, je regarde les informations qui m’ont été triées sur les nouvelles technologies, quelques sujets économiques ou plus personnels comme l’actualité sportive. L’Internet permet d’avoir un accès direct à l’information.

Et cet accès direct à l’information change quoi, concrètement, dans la vie d’un ministre ?
On a besoin d’énormément d’informations lorsqu’on est ministre. Or celles-ci sont généralement très filtrées puisqu’elles arrivent par le canal des collaborateurs. On est donc très dépendant de l’idée qu’ils se font de la fonction. L’Internet permet un rapport avec l’information sans intermédiaire. J’ai transmis récemment à Michel Bon des sorties imprimées des messages qu’on trouve sur les forums de France Télécom, mais que son administration ne lui donne pas. Pas plus qu’on ne m’avait transmis les bonnes informations concernant la législation américaine sur le cryptage, ce dont je me suis rendu compte en allant moi-même vérifier sur le site du Parlement américain.

Plus anecdotique : alors que j’étais en Indonésie, j’ai appris que le Premier ministre malais allait à Kourou et que je devais l’y rejoindre. De Paris, ils se sont mis à la recherche d’un billet qui puisse m’envoyer de Djakarta à Kourou. Si je les avais écoutés, j’y serais arrivé au bout de deux jours de voyage et cinq étapes : Djakarta, Singapour, Hong-kong, Miami, Porto-Rico, Cayenne. En allant chercher moi-même sur le site de réservation des compagnies aériennes, devinez ce que j’ai trouvé : Djakarta, Paris, Cayenne. C’est ça la grande innovation. L’outil informatique doit être utilisé comme moyen d’améliorer sa productivité personnelle.


« L’objectif est que tous les membres du gouvernement aient une idée de ce qu’est l’Internet. »


Vos collègues ministres l’ont-ils compris ? Utilisent-ils seulement des ordinateurs ?
Pour l’instant, il n’y en a encore que quatre ou cinq qui ont un ordinateur dans leur bureau. Bayrou utilise depuis très longtemps l’informatique pour le traitement de texte, et d’ailleurs il dit lui-même qu’il tape plus vite qu’il ne parle. Toubon s’y met un peu, Corinne Lepage, je crois, aussi. Je leur ai proposé à tous une petite formation, et je l’ai fait pour Juppé qui a un portable. Mais je ne lui envoie pas encore de messages électroniques, je sais qu’il ne les lira pas. Ça n’est pas encore entré dans son univers quotidien. L’objectif que je me suis fixé est que tous les membres du gouvernement aient une idée de ce qu’est l’Internet. Le ministre de l’Economie et des Finances est en train de prendre conscience des enjeux économiques et financiers. Mais il y en a encore qui ont une image très négative de l’Internet et voient ça comme un immense réseau contrôlé par une très grande entreprise américaine, une autorité. Le ministre de l’Intérieur par exemple est très inquiet, parce qu’il l’envisage comme un réseau dont le contrôle échappe à tout le monde. Parmi les personnalités politiques de premier plan qui s’intéressent vraiment à l’Internet, il y a René Monory et Philippe Séguin. Ce dernier veille d’ailleurs personnellement à l’amélioration du site de l’Assemblée nationale.

Et l’intranet du gouvernement, sert-il à quelque chose ? Mes collaborateurs l’utilisent. Il paraît que ça marche très bien. Ce pourrait être extrêmement pratique pour les décisions interministérielles, quand il n’y a pas urgence. Mais de ministre à ministre, on en est encore très loin. Les seuls réseaux interministériels qui existent s’appellent le téléphone et celui des petits papiers qu’on se passe tout le temps en Conseil des ministres. Récemment, j’ai fait passer à Jean Arthuis un article du Wall Street Journal que j’avais trouvé sur le Web, démontrant l’impact des nouvelles technologies sur la croissance de l’économie américaine. Je trouvais intéressant qu’il voie que, selon ce quotidien, 4,8% de la croissance américaine serait due à l’Internet.

A terme, est-ce qu’on pourrait imaginer que les ministres télétravaillent ?
On n’en est pas encore au Conseil des ministres en visioconférence. D’abord parce que c’est trop formel, ensuite parce que nous avons un bon nombre d’obligations physiques qui font qu’on doit être à Paris. Cela dit, les membres du gouvernement télétravaillent déjà en partie, en utilisant les nouvelles techniques comme un moyen supplémentaire et pratique pour communiquer. Moi-même, je transporte mon bureau partout où je vais. Je reçois des messages, je peux corriger des textes. Quand je suis en week-end, très souvent arrive une lettre du Premier ministre sur un arbitrage difficile. C’est mieux d’avoir le texte sous les yeux plutôt que de se le faire lire au téléphone. Ça donne une impression de sécurité en même temps qu’une grande liberté.


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