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lundi 22 novembre 2010 18:13


« Il y a une porosité croissante entre vie privée et vie professionnelle »

par Erwan Cario

tags : interview , liberté d’expression , justice , vie privée , facebook

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Selon vous, les échanges mis en cause étaient-ils privés ou publics  ?
C’est un débat qui est encore loin d’être tranché, et qui intervient partout dans le monde. Facebook ne ressemble à rien d’existant. Jusqu’ici, la situation était simple  : un espace public est accessible à tout le monde. Donc, sur Facebook, un profil ouvert, sur lequel on peut tomber après une recherche Google, est public  ; et un profil réservé aux amis est privé. Un profil ouvert aux amis d’amis, c’est moins privé tout en le restant a priori. Mais avec la chasse aux amis sur Facebook – les « amis » ne sont que de vagues connaissances –, et l’aspect multiplicateur des amis d’amis, devenus n’importe qui, l’aspect privé devient discutable. Dans le cas présent, s’agissant de personnes appartenant toutes aux ressources humaines d’une société, le préjudice d’image, pour le recrutement, peut être réel.

Les salariés n’avaient-ils pas le droit de s’exprimer hors de leur lieu de travail  ?
Chacun est dans sa logique. Le salarié fait valoir sa liberté d’expression, liberté fondamentale de la Déclaration de 1789. Mais aucune liberté n’est absolue  : son exercice ne doit pas porter préjudice aux droits des tiers. Pour une firme internationale, l’image publique est devenue aussi importante que son capital social. Dans notre société de la réputation, elle y fait donc particulièrement attention, pour ses clients, mais également pour ses collaborateurs. Il est devenu si facile de dézinguer une boîte sur Internet que le Web est devenu un enjeu majeur. La salariée fait quand même valoir qu’il s’agissait d’une discussion humoristique… C’est un des problèmes d’Internet  : sur les blogs, les mails et les réseaux sociaux, on communique dans un style oral. Mais lorsque la photocopie arrive sur le bureau d’un juge, c’est écrit noir sur blanc. Et même avec des smileys, c’est dévastateur. Ce qu’on lit dans ce jugement, c’est une histoire de rite d’initiation pour rire qui pouvait se terminer en harcèlement moral collectif. Ce n’était sans doute pas sérieux, mais c’est ce que le tribunal avait sous les yeux.

Cette affaire est-elle emblématique d’une transformation du monde du travail  ?
Oui, elle est emblématique de la porosité croissante entre vie privée et vie professionnelle. Auparavant, le travail était défini par une unité de temps, de lieu et d’action  : sorti de l’usine, le travailleur redevenait citoyen. Aujourd’hui, avec la consultation des mails privés et autres Facebook, il y a invasion de la vie personnelle au bureau. Mais aussi une massive exportation du travail dans la vie privée avec le redoutable Blackberry et ses petits frères. Stakhanov était très courageux, mais à cause de la loi de la pesanteur, il ne pouvait pas rapporter une tonne de charbon chez lui.

Le droit du travail doit-il évoluer  ?
Il évolue déjà rapidement. Créé sur le modèle taylorien d’une ligne hiérarchique forte, c’est un droit lié à la subordination. Pour Ford, la productivité résultait de la discipline, et c’est encore l’état d’esprit de certaines entreprises. Mais nous sommes en train de changer de culture, s’éloignant du vertical – le Minitel – au profit de l’horizontal – le Web 2.0. Car pour les travailleurs du savoir en particulier, c’est l’autonomie qui est source de productivité. Il faut évidemment que les salariés respectent cer­taines règles qui existent toujours. Mais les entreprises doivent accepter les changements induits par cette nouvelle culture, au risque de ne plus pouvoir attirer les jeunes générations. Ainsi, dans le petit monde libertaire d’Internet, ce jugement risque de faire davantage de tort à l’employeur qu’une conversation Facebook, aussi ­condamnable soit-elle.


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