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mercredi 15 avril 2009 10:17

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Il y a vingt ans naissait la toile à Genève

En marge de son travail au Cern, l’informaticien britannique Tim Berners-Lee a introduit les liens hypertexte dans Internet.

par Christophe Alix

Tim Berners-Lee, anglais, informaticien et entre autre père du Web - CC Silvio Tanaka

Cinq mots pour entrer dans la légende  : « Gestion de l’information  : une proposition. » Lorsqu’il se décide, l’hiver 1989, à rédiger ce document qui lui trotte dans la tête, l’informaticien anglais Tim Berners-Lee est loin d’imaginer qu’il est en train de changer la face du monde en jettant les bases de ce qui deviendra, deux ans plus tard, la plus grosse base de données jamais constituée.

Vingt ans plus tard, Sir Tim, 53 ans, anobli par sa reine, est de retour sur les lieux de ses ­exploits. Dans la banlieue de Genève, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, plus connue sous le nom de Cern, fête celui qui l’a rendue presque aussi célèbre que son accélérateur de particules. « Je ne me souviens plus trop quand j’ai rédigé ce fichu document, sans doute en février, explique cet homme au débit sidérant, mais je suis content d’être là. »

Si le père d’un logiciel à l’origine du trillion de pages stockées aujourd’hui sur le Net reste aussi évasif, c’est peut-être parce qu’il se souvient du peu d’écho qu’avait rencontré son mémo à l’époque. Récente recrue du Cern, en contrat temporaire, ce programmeur britannique de 33 ans ne se contente pas, alors, d’aligner sagement les lignes de codes pour lesquelles il a été embauché. « Clandestinement », ils’attelle à un projet d’autant plus essentiel à ses yeux qu’il vise à résoudre le casse-tête de la circulation de l’information dans une institution dont la vocation est de faire travailler ­ensemble des chercheurs éparpillés aux quatre coins de l’Europe. Certes, Internet commence à être connu, à l’époque, dans les cercles universitaires. Il a déjà donné naissance à la messagerie et au chat, en mode encore ­expérimental. Mais les ordinateurs, tous différents, ont encore le plus grand mal à échanger à distance. « Beaucoup de discussions, ici, viennent buter sur le même problème , attaque-t-il dès les premières lignes de son document fondateur. Comment pourrons-nous garder la trace de telles ­masses d’informations  ? Cette proposition apporte la réponse à ces questions. »

Dans une institution où ce genre de fulgurances n’est pas rare (« Le Cern est plein de types intelligents qui ont des bonnes idées, celle-là n’en était qu’une de plus », se rappelle son collègue Ben Segal), le document ne fait pas l’effet d’une bombe. C’est tout juste si le supérieur hiérarchique de Tim y prête attention. « Vague, but exciting », griffonne-t-il en haut d’une page en donnant son accord pour poursuivre la recherche, officiellement cette fois.

Un an plus tard, Tim Berners-Lee met au point le premier navigateur hyper­texte, ce langage de programmation qui permet de générer de manière simple des liens entre différentes pages. Si tous ne sont pas convaincus – l’intéressé raconte, dans l’hilarité générale, que lorsqu’ils firent les premières démos et que d’un clic sur un lien, une nouvelle page apparaissait, les réactions se résumaient souvent à « et alors  ? » –, le Web n’en va pas moins décoller très vite.

Alors que d’autres, dans le monde, font breveter leurs systèmes d’échanges de fichiers naissants, comme le Gopher américain, le Cern met tout en accès libre, sans royalties. « Il y a eu quelques débats, reconnaît le Belge Robert Caillau, surnommé “le deuxième utilisateur du Web”, mais Tim, après m’avoir demandé si je voulais devenir riche, m’a convaincu que le Web devait pouvoir être utilisé librement, par tous. On l’a emporté parce notre système était le plus simple. » En 1993, le Web passe intégralement dans le domaine public, quelques mois à peine avant qu’à l’université de l’Illinois Marc Andreessen ne crée le premier navigateur  : Mosaic. La Toile compte alors 130 sites. Cinq ans plus tard, le nouveau moteur de recherche Google ­recense 26 millions de pages. Fin de l’histoire  ? « Le Web n’est pas du tout terminé , s’enthousiasme Tim Berners-Lee, aujourd’hui à la tête du World Wide Web Consortium (W3C), nous n’en sommes qu’à la pointe de l’iceberg. Je suis convaincu que de nouveaux changements influenceront encore davantage le monde. »

Ce nouveau cap, c’est celui du Web sémantique, le troisième âge après un premier Web qui se résumait à la consultation passive d’une gigabibliothèque et un Web 2.0 centré autour de la diffusion sur la toile des contenus de ses propres usagers. Avec ce Web 3.0, non plus statique mais dynamique, les liens ne porteront plus sur des pages, mais sur du sens  ; plus sur un document, mais sur une donnée précise (texte, image ou vidéo). On interrogera ce Web des données afin de « trouver non plus des éléments d’informations, mais une réponse à une question ». Un jour, ce Web, qui n’est rien d’autre qu’un embryon d’intelligence artificielle, permettra de poser des requêtes comme  : « Je cherche un véhicule familial d’occasion pour moins de 18 000 euros, dont le kilométrage doit être inférieur à 60 000 km » et d’obtenir un résultat combinant plusieurs sources. « Le but n’est pas que les humains comprennent les ordinateurs, mais l’inverse », résume Tom Scott, de la BBC en ligne.

« Partageons ce que nous savons », proclamaient, il y a vingt ans, Tim ­Berners-Lee et ses collègues au Cern. Et aujourd’hui  ? « Continuons, cela me va très bien. »

Article paru dans Libération le 14 Avril 2009


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