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mercredi 28 mars 2007 13:20

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Immersion chez les yakusas

Pendant un an et demi, Jean-Pierre Limosin a filmé le quotidien d’un gang de la mafia japonaise.

par Michel Temman

tags : documentaire , cinéma d’auteur , Japon

Young Yakusa, le nouveau film de Jean-Pierre Limosin, a été tourné durant un an et demi au Japon, au gré d’une dizaine d’allers et retours entre Paris et Tokyo. A mi-chemin entre le documentaire d’un ethnologue et un film réaliste à peine mis en scène, c’est un coup de force qui risque fort de diviser les spectateurs. Limosin a mené à bien un projet pour le moins osé et a priori impossible : filmer la vie de bureau et les rituels d’un gang yakusa (la mafia japonaise) sans montrer ni violence ni illégalité.

Le film est né un soir à Tokyo entre Limosin et un chef mafieux. Le courant passe aussitôt entre les deux hommes. Le yakusa parle de cinéma, pose des questions sur la trilogie des Parrains de Francis Ford Coppola. Quelque temps plus tard, c’est lui qui demande au réalisateur de Tokyo Eyes (1997) si filmer la vie de son gang l’intéresserait. Il n’y a aucune familiarité entre eux. Tout les oppose. Homme fort de Shinagawa, un quartier d’affaires très animé de la capitale, ce yakusa est patron d’un groupe appartenant à un des cinq grands gangs du Japon. Fort en gueule, doté d’un bagout monstre, il décide, ordonne, tranche, gère ses affaires avec poigne et distribue des enveloppes de cash à ses fidèles reconnaissants. Son gang survit malgré la crise économique et des contraintes qu’on devine. Qu’importe. Le pari est lancé et le défi relevé. Un contrat moral relie désormais le cinéaste et son personnage. « Au début, le plus intimidé était le parrain, explique Jean-Pierre Limosin. Il y a une grande différence entre dire "D’accord, j’accepte de faire ce film" et se retrouver face à l’équipe, avec le matériel, la caméra et l’ingénieur du son . En même temps, ce fut tout de suite génial. On plongeait soudain dans le mythe yakusa . Il m’était difficile d’accepter l’idée de faire un film à leur gloire, et le seul angle possible m’a semblé être de profiter de l’arrivée d’un jeune garçon dans le clan. Suivre ce nouveau venu me permettait de montrer la vie quotidienne du clan, ses rituels, sa hiérarchie et de garder mes distances via un apprentissage difficile. »

Le documentaire montre l’évolution des rapports entre la recrue et le boss. Le parrain met d’abord la pression, qu’il relâche ensuite peu à peu. A l’écran, on voit qu’il joue avec la caméra et se construit un personnage. On le voit s’adoucir mais aussi revenir à la dure réalité du milieu, avec ses codes et ses tractations occultes. Quand ce parrain débarque en France, à Nice, sans être inquiété, et retrouve un vieil ami ­ un prêtre français installé dans l’arrière-pays niçois ­, on se pince.

Scène après scène, le film s’éloigne du genre documentaire proprement dit : « Il y a eu un travail de cinéma avec eux, reconnaît Limosin. Cela a été possible parce qu’on a tourné longtemps et qu’on a pu discuter en détail sur ce que l’on voulait faire. » Si Young Yakusa déstabilise à ce point et remue tripes et méninges, c’est aussi parce qu’il rappelle une évidence : chacun(e), dans les sociétés riches, se case, se place, s’en sort ou pas, réalise son rêve ou non et se pose là où il peut. La scène de l’échouage dans le gang du jeune homme paumé et désoeuvré de 20 ans rappelle que le sort est souvent scellé très tôt. Lorsque rien ne va, quand un parent manque, qu’un père ou une mère est au chômage, le salut est parfois celui d’une voie peu recommandable. Jean-Pierre Limosin filme avec retenue et humilité ce virage fatal. En intrus gêné et voyeuriste, invité dans ce bouillon mafieux, on voit ce jeune homme tournant en rond finir par passer, sans état d’âme, de l’autre côté du mur. La fidélité et la loyauté, le dévouement, tous ces rapports d’un autre âge, quasi médiévaux, structurent alors sa nouvelle famille.

Peut-être parce que Limosin a pris soin, dès les premières minutes, de suspendre le jugement moral, le film nous fait entrer dans une réalité dérangeante. Il faut dire qu’au Japon le statut des yakusas est des plus ambigus, étant donné qu’ils ont pignon sur rue et collaborent volontiers avec la police. Le partage entre le légal et l’illégal, la fonction bénéfique du groupe et sa part maudite, les rapports entre autorité paternaliste et corruption sont interrogés tout au long d’un film scandé par une bande-son de rap nippon agressif. Young Yakusa pourrait figurer parmi les sélectionnés du prochain festival de Cannes.


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