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mardi 19 février 2008 08:32

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Incertains Regards

A Beaubourg, l’exposition « Les inquiets » regroupe les travaux engagés de cinq jeunes vidéastes et photographes nés au Moyen-Orient.

par Sean James Rose

tags : vidéo , exposition , Art

« The Casting » d’Omer Fast - DR

Les inquiets. Cinq artistes sous la pression de la guerre.
Centre Georges-Pompidou, 75004. Jusqu’au 19 mai.
Rens. : 01 44 78 12 33 ou www.centrepompidou.fr

Les Inquiets est le titre d’un roman de l’auteur juif polonais Leo Lipski, sur le milieu artistique à la veille de la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi celui de la nouvelle exposition de l’espace 315 du centre Pompidou. La référence faite par la commissaire Joanna Mytkowska n’est pas anodine, puisqu’il y est question de création « sous la pression de la guerre » : le conflit au Moyen-Orient.

Sous cette bannière hostile, ont été réunis cinq artistes d’une même génération, nés vers 1970 et d’origines diverses (israélienne, palestinienne, libanaise). Mais le thème de l’expo n’est, au fond, pas tant la guerre que sa représentation. Pas de Guernica à la sauce contemporaine, ou de pointage de doigt à la Thomas Hirschhorn. Qu’il s’agisse des vidéos de l’Israélien Omer Fast, ou des photos de la Palestinienne Ahlam Shibli, rien n’est frontalement affiché, c’est l’interstice qui est travaillé.

Pour The Casting, Fast a installé quatre écrans : un premier diptyque fait face au visiteur, un autre lui est accolé, comme le revers d’une médaille. Ce qu’on aperçoit d’emblée est l’illustration de la narration complexe d’un GI mêlant le récit d’une fusillade sur une route en Irak, à celui d’une rencontre foireuse avec une belle rousse en Allemagne. La voix qui raconte et celle qui l’interroge dévoilent leur visage sur le double écran de derrière. La dichotomie entre texte et image jette un trouble, le spectateur doit sans cesse faire le tour du récit et de son illustration, voir la pièce deux fois pour reconstruire sa globalité.

Cette histoire de peur (panique devant la mort innocente et devant le corps automutilé de l’Allemande) se fige en stills (arrêts sur images), tableaux vivants hautement théâtralisés qui infiltrent la fiction dans le témoignage. A la fin, Omer Fast (ou son alter ego visuel) remercie le vrai-faux vétéran et rappelle que ce qui l’intéresse est « la façon dont l’expérience est transformée en mémoire, comment les mémoires deviennent récits, et comment les mémoires sont, en un mot, médiatisées ». Dans le flot d’images d’actualités via CNN et autres chaînes d’info en continu, Omer Fast restaure la césure et propose un contre-dispositif. Il s’agit de défaire ces « stratégies de rapports de force supportant des types de savoir, et supportés par eux » (Foucault).

The Valley, de Ahlam Shibli - DR

Dans la série The Valley, la photographe palestinienne Ahlam Shibli témoigne de l’acculturation des habitants de son village en territoires occupés et en saisit les signes discrets. Des maisons cossues à l’esthétique étrangère donnent sur des champs interdits à leurs propriétaires. Ici et là flotte un drapeau à l’étoile de David, pour prouver qu’on est de bons citoyens israéliens, bien que d’origine arabe. Le plus ironique : la pancarte du ministère de l’Urbanisme, qui annonce de futurs travaux jouxtant un panneau « Sans issue ».

Three Posters, la vidéo de Rabih Mroué coscénarisée avec l’écrivain Elias Khoury, revêt la forme la plus didactique. Le performeur libanais explique comment un membre du Parti communiste s’est mis en scène avant sa mission suicide contre l’envahisseur israélien au Sud-Liban. On apprend grâce à des rushs retrouvés que le « martyr » a pris soin de répéter plusieurs fois son testament télévisé. Mêmes décalage et gêne chez Akram Zaatari, dans Tabiaah Samitah (« Nature morte ») : un homme au premier plan prépare quelque chose dans la pénombre. Un sandwich ? Non, une bombe. Le tout sur fond sonore de prière du matin.

Enfin, à ne pas manquer chez ces « Inquiets », l’œuvre de Yael Bartana accrochée à l’entrée - on regrette qu’elle n’ait pas été présentée autrement - Low Relief. En quatre écrans formant un bas-relief mouvant, l’artiste israélienne a filmé l’intervention musclée de l’armée contre des manifestants anarchistes et traité l’image de sorte qu’elle ait l’effet de la grisaille. Le geste esthétique ne pétrifie pas le propos. Au contraire, ce filtre gris comme le ralenti de l’action remet de la distance et inscrit le tragique de la contestation dans la pérennité du marbre.


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