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jeudi 31 mars 2011 16:03

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Internet en pleine crise d’identité

par Marie Lechner

tag : art numérique

No Fun, performance sur Chatroulette d’Eva et Franco Mattes (2010)

« Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien », cette caricature de Steiner parue dans le New Yorker en 1993 illustrait ce qui faisait alors l’un des principaux attraits du réseau naissant, la possibilité d’être anonyme. Un cyberespace libératoire où les genres, les races, l’apparence n’avaient plus court, où tout un chacun protégé par l’anonymat pouvait se réinventer en ligne.

Depuis l’arrivée du Web 2.0, cette question de l’identité a profondément changé, estime Christophe Bruno, nouveau commissaire de l’espace virtuel du Jeu de paume à Paris, qui présente l’exposition en ligne Identités précaires : « Si avec Google vous étiez encore la somme provisoire et instable de toutes vos paroles disséminées en ligne, sur Facebook vous êtes sommés de donner votre identité réelle d’entrée. La dissolution, le brouillage des genres et du genre ont fait place à un retour de la notion normative d’identité. »

Délire sécuritaire et marchandisation des données personnelles concourent à cette pression pour faire coïncider irrévocablement identité en ligne et identité légale. Un phénomène pressenti par Heath Bunting dès 1998, avec l’explosion des « dot.com » qui met fin à l’utopie d’Internet. Dans _Readme.html, il proposait déjà l’invisibilité contre la marchandisation de soi.

L’"individu multiple", Luther Blisset

2010 voit ainsi se propager une vague de suicides virtuels consistant à supprimer son profil des réseaux sociaux, perçus comme des instruments de domestication et d’exploitation. Ces campagnes de protestation ont été initiées simultanément et sans concertation par deux collectifs d’artistes, les Néerlandais de Moddr_ (Web 2.0 Suicide Machine) et les mystérieux Italiens les Liens invisibles (Seppukoo), qui invitent « à libérer le corps digital de tout étouffement identitaire » et prônent un retour à l’anonymat, pierre d’angle des premières communautés en ligne.

Symptomatique également, la pendaison (simulée) de Franco Mattes, performance en direct sur Chatroulette, le site de messagerie instantanée via webcam. C’est la première fois que l’artiste montrait son vrai visage, longtemps masqué derrière le nom de code 0100101110101101.org. Ce duo, qu’il forme avec Eva Mattes depuis 1999, fut l’auteur de quelques retentissantes usurpations (incarnant le Vatican, un producteur hollywoodien ou une multinationale du basket).

L’exposition en ligne fait entrer en résonance des œuvres historiques comme Mouchette.org, fille suicidaire de 13 ans et première star fictive du Net apparue en 1996, ou Luther Blisset, insaisissable Robin des Bois de l’âge de l’information, dont le pseudo a été adopté par des centaines d’artistes et activistes depuis 1994, avec celles de générations plus récentes grandies dans un contexte différent.

Anonymous

Des Yes Men (« correcteurs d’identité » et rois de l’imposture médiatique) aux Anonymous, communauté disparate d’internautes anonymes qui se liguent pour saturer les serveurs web (en soutien de WikiLeaks ou des révolutions arabes), ces pratiques radicales nées sur la Toile ont tendance à sortir du réseau pour impacter le réel. La première conférence du cycle « Side Effects » aura lieu demain, en compagnie de la cyberféministe Cornelia Sollfrank, sur le thème de la « confusion identitaire ».

Identités précaires, jusqu’au 15 septembre
en ligne sur www.jeudepaume.org
Conférence vendredi 1er avril à 19 heures au Jeu de Paume
1, place de la Concorde 75008.

 

Paru dans Libération du 31 mars 2011


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