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mercredi 22 juillet 2009 15:01

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J.J. Abrams, un talent monstre

A 43 ans, ce scénariste et cinéaste à succès (Alias, Lost, Fringe, Star Trek…), parangon de la culture « geek », réactive peurs et mystères ancestraux.

par Bruno Icher

tags : séries , science-fiction , geek

« Alors là Tom, tu fronces le sourcil droit. Non, j’ai dit droit ! » JJ sur le plateau de MI : 3 - DR

Lorsqu’une encyclopédie se décidera à écrire un chapitre consacré à la culture geek, il n’est pas impossible qu’elle choisisse comme illustration une photo de J.J. Abrams. Ce serait justice. Depuis une bonne dizaine d’années, ce garçon ultra-doué a considérablement œuvré pour la cause, grâce à ses séries télé – Felicity, Alias, Lost ou Fringe – ou à ses films à grand spectacle, Armageddon dont il signait le scénario, Mission  : Impossible III, battant au passage le record du plus gros budget jamais confié à un réalisateur pour un premier film, Cloverfield, dont il était le producteur, ou, récemment, Star Trek, pilier geek par excellence. A ce propos, cette même encyclopédie devra aussi expliquer ce que fédère ce drôle de mot et comment cette injure de cour d’école est devenue le terme générique d’un mouvement culturel. Jadis, mettons les années 80, lorsqu’un garçon était traité de geek, c’était pour souligner une certaine misère sociale mais aussi son obsession pour des sujets sans intérêts. Un geek pouvait être un ado attardé qui ruine à la fois son acuité visuelle et les espoirs de ses parents en s’adonnant à haute dose aux jeux vidéo sanguinaires. Qui connaît par cœur les répliques de nanars d’épouvante des années 70. Qui tente de battre le record de visionnages de la trilogie Star Wars. Qui dit « culte » quarante fois par jour. Qui peut argumenter des heures à propos de la supériorité de Batman sur le Surfeur d’argent (ou le contraire). Ou qui pense que J.J. Abrams a la carrure d’un prophète, et pas seulement à cause de son patronyme.

Jeffrey Jacob Abrams, 43 ans, a su mieux que personne recycler à sa sauce obsessionnelle tous les mythes de cette culture populaire. Car le geek est devenu chic. Dans un article écrit pour le magazine américain Wired, en mai, Abrams définissait ce qui le faisait vibrer : « Le mystère est manifestement partout. Y a-t-il un Dieu  ? Mystère. La vie après la mort  ? Mystère. Stonehenge, Big Foot, Loch Ness  ? Mystère, mystère et mystère. La sauce spéciale McDonald’s  ? Mystère encore. » Ne riez pas, il est sérieux.

A Paris, sur la terrasse d’un hôtel près de la place Vendôme, Abrams, petit et nerveux derrière ses grosses lunettes, se montre charmant mais préfère remonter aux origines. « J’ai décidé de faire ce métier après avoir vu les Dents de la mer. J’étais fasciné par l’effet que ça produisait sur les spectateurs. Même chose avec les trois premiers Star Wars. Après cela, il était devenu impossible pour des gens de ma génération de regarder les films de la même manière. » De les regarder mais aussi de les fabriquer, ce qui, dans la famille Abrams, est vite tombé sous le sens. « Mes parents étaient producteurs de télévision. Mon père, Gerald, l’est toujours. J’ai passé ma jeunesse dans les studios et, naturellement, j’ai commencé à écrire. »

Depuis ses débuts et pour les dix prochaines années au moins, J.J. est très occupé. Actuellement, il écrit la seconde saison de Fringe. Il travaille aussi sur une douzaine de projets, dont un Mission  : Impossible IV, une série médicale (Anatomy of Hope sur HBO), un film sur un tremblement de terre ou un autre sur le casse du siècle. Quand il n’écrit pas ou ne tourne pas, il passe du temps avec son épouse, Katie, et ses trois enfants. Pas simple, surtout qu’en ce moment, il voit beaucoup Spielberg pour parler de son prochain film, Tintin, l’un des héros favori de J.J. « J’ai lu tous les albums et il faut croire que c’est contagieux car mon fils aîné connaît toutes les répliques par cœur. »

Il est si occupé qu’il supervise désormais de loin la confection de la série Lost dont la conclusion, l’an prochain, met en transes une communauté chauffée à blanc. « C’est Damon Lindelof qui est aux commandes à présent et je vous garantis que toutes les questions auront leur réponse ». Lost, son île magique, ses naufragés, ses machines à remonter le temps, ses flash-back déroutants, ses personnages à multiples identités, tout cela met les méninges à rude épreuve depuis une centaine d’épisodes. Avec une interrogation majuscule  : Abrams et ses compères savaient-ils où ils allaient quand ils ont commencé l’écriture  ? « Nous avions une direction et nous voulions jouer avec des mystères ancestraux qui excitent notre curiosité  : le mythe du voyage dans le temps, l’apocalypse, la numérologie, etc. Et nous avons écrit comme quand on marche dans le brouillard, empruntant des chemins au fur et à mesure qu’ils apparaissaient, sans être sûrs de là où ils nous menaient ». Cette écriture à l’instinct, privilégiant systématiquement le plaisir de surprendre, parfois au détriment de la cohérence globale, est une des grandes spécialités d’Abrams. « Ce n’est pas la fin qui compte, mais l’expérience que l’on vit. Quand des fans de Lost me demandent comment ça se termine, je leur dis  : “Vous voulez vraiment savoir ? OK, je vais vous raconter.” Et aussitôt, ils se mettent à hurler pour que je ne leur gâche pas leur plaisir ».

Dans cette logique, Abrams prend plaisir à dérouter son auditoire, atomisant ses histoires sur différents supports : cinéma, livres, télévision, jeux vidéo et, naturellement, Internet. « Aujourd’hui, il y a mille manières de raconter une fiction. Je considère que le film, ou la série, est le sommet d’une expérience qui débute avant la projection et qui peut s’achever longtemps après. » Illustration avec Cloverfield, qu’il a produit en 2007, une affaire de monstre des profondeurs qui déboulait à New York pour tout bousiller. Particularité, le film était entièrement tourné au caméscope et présenté comme un document authentique. « En balançant sur le Net des images du film sans les expliquer, il y avait quelque chose du documentaire amateur à la YouTube. Les spectateurs ne sont pas dupes, mais avec ces images, on commençait à raconter l’histoire et eux étaient déjà dans le film. »

Si Abrams est passé maître dans l’art subtil de faire vivre ses fictions hors de l’écran de cinéma ou de télévision, c’est aussi dans une logique promotionnelle. Pour Fringe, l’an dernier, il a inventé une astuce étonnante. L’un des personnages, un chauve inquiétant en costard strict, apparaît furtivement dans chaque épisode. Pour assurer la promo de la série sur la Fox, Abrams a inséré son personnage dans divers programmes qui n’ont rien à voir. On voyait le chauve sur le bord de la pelouse d’un match de football, dans le stand d’une écurie de voitures de courses pendant une retransmission ou encore dans le public de American Idols, la Nouvelle Star américaine.

Quand on lui parle d’avenir, J.J. Abrams n’a pas de plan précis. Il enchaîne les projets à toute allure, sans s’embarrasser de savoir s’ils sont importants ou mineurs. Peut-être alors nourrit-il une idée qui lui tient particulièrement à cœur  ? « Oui, je suis en train d’y travailler mais vous comprendrez que je ne peux rien en dire sinon vous en perdrez toute la saveur ». Mystère.

Paru dans Libération du 22 juillet 2009


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