lundi 29 octobre 2007 17:48
« J’en peux plus de me faire googler toutes les trois minutes. Que faire, docteur ? »
Toutes les deux semaines, retrouvez sur Ecrans.fr les précisions linguistiques du Professeur Scrine.
par Professeur Scrine (recueilli par Stéphanie Estournet)
tags : moteurs de recherche , Google , Professeur Scrine
Alors qu’un ami se facture aujourd’hui 300 dollars, on me demande encore, plus ou moins ouvertement il est vrai, des précisions langagières : « Professeur, nos profs refusent de nous former à la googlisation ; a-t-on raison de les traiter de vieux cons ? » (Thomas K. étudiant à principes) ; « J’en peux plus de me faire googler toutes les trois minutes. Que faire, docteur ? » (Paris H, femme au bord de l’e-phobie). On le fait tous, à un moment ou l’autre : un vieux copain qu’on croise par hasard, une « charmante » relation de travail, un voisin qui se prend pour Charlie Oleg à deux heures du matin. On tape ses nom et prénom, entre guillemets, dans Google. Souvent pour rien. Mais parfois, c’est la surprise, le vieux copain est devenu un producteur de porno renommé, la relation de travail est une blogueuse fan de Mike Brant, le voisin est encore plus minable sur son site – et vous l’y avez copieusement insulté dans l’anonymat le plus total. Le monde du travail a, quant à lui, depuis longtemps digéré la pratique. Vous voici, Mac Book Pro sous le bras, à un entretien pour un poste de DA. Pas vraiment votre truc mais après tout, comme vous l’avez toujours dit, « pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour diriger une équipe de cons… Euh, de com’, ah, ah ! » Votre book flashe, ça fait des semaines que vous le bidonnez, et vous avez tellement répété pour l’entretien avec votre meilleur pote que vous pourriez encadrer des formations à l’ANPE. Sans parler du Mac de votre copine qui vous épingle direct dans la catégorie Créateurs-Très-Demandés – dès que vous avez le poste, vous vous en commandez deux.
Il y a pourtant une chose que vous n’avez pas prise en compte – vous, votre copine et votre pote ; c’est Google. Google sait tout, Google piste tout, Google a archivé ce tableau que votre mère avait présenté à votre insu au concours municipal de Totoville (et qui n’avait même pas gagné), cette photo de classe où vous avez la tronche à l’envers sur Copain d’avant, ce rapport de fin de stage sur la « Zoophilie dans le cinéma des Balkans ». Mais nulle trace de vos exploits en tant que « dircom d’un créateur styliste sino-britannique » ni de vos « performances in vivo dans le cadre du Festival d’art contemporain de NY ».
Google ne ment pas, Google restitue, Google est cette gigantesque armoire dans laquelle la place de votre tiroir est proportionnelle à vos réalisations. La mémoire du monde. Enfin, d’un certain monde. Car ce que Google ne sait pas, c’est que pour le bidonner, votre sacré book, vous avez su faire appel aux bonnes personnes (+10 points pour vos capacités de recruteur), vous les avez faites bosser (+10 points pour vos fonctions managériales) ; ça vous a pris des nuits (+10 dans la catégorie Travaillez plus…), vous avez trouvé l’imprimeur idoine à un coût mini (la compta vous accorde 15 points supplémentaires) ; et, malgré la pression que vous met votre mère depuis que vous faites le chômeur, vous avez créé « quelque chose de joli, quelque chose de simple, quelque chose de beau », quelque chose qui vaut bien tous les books de com en ligne. Mais parce que vous n’avez pas encore intégré que nous vivons dans un monde où chacun DOIT laisser des traces au risque de ne pas exister, vous n’aurez pas ce poste de DA. Sad but true. Vous voilà prévenu. Bonne quinzaine sur vos écrans. Retrouvez sur ecrans.fr toutes les chroniques du Professeur Scrine.
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