mercredi 4 juin 2008 10:25
JCVD : « Quand tout va bien, je m’emmerde »
Retour amorti du Lorenzaccio du full-contact dans « JCVD », introspection ironique qui voit la star pointer au chômage. Entretien.
par Philippe Azoury
Jean-Claude Van Damme, la sueur de vivre. Photo Wahid
JCVD de Mabrouk El Mechri, avec Jean-Claude Van Damme, Jean-François Wolff... 1h37.
Il arrive aujourd’hui au cinéma d’action ce qui était tombé sur la gueule du cinéma d’auteur il y a trente ans déjà : un moment autoréflexif. Une crise de maturité. JCVD est une fiction qui déshabille un mec qu’on aime bien parce que sous la couche sémantique toujours délirante et inséparable de son auteur, Jean-Claude Van Damme est un des derniers warriors de cette époque. Le rencontrer vaut toujours mieux que de passer une heure avec un jeune acteur insipide. JCVD partage ce goût un peu gonzo : l’affaire menace toujours de dérailler, mais touche au but. Analyse sauvage, autodérision (qui est toujours une gymnastique de l’intelligence), « Van Damage » y démolit l’armure, se castagne avec son pire ennemi : le personnage Van Damme. « Prendre deux mois de ta vie pour faire une bonne blague sur Van Damme. Investir du temps pour faire un film rigolard où il va faire “aware”, pitié !!! » Mabrouk El Mechri, la trentaine biberonnée à Kickboxing et autres cinémas hongkongais déviants, épaule ce légionnaire en déroute, 48 ans et enfin zen comme avait su l’être, lui aussi sur le tard (Poteaux d’angle, Gallimard, 1981), un autre poète, un autre Belge, Henri Michaux : « Avec tes défauts, pas de hâte. Ne va pas à la légère les corriger. Qu’irais-tu mettre à la place ? » Dans JCVD, Jean-Claude Van Damme joue son propre rôle, version déchue, Bouvelard du crépuscule karaté et K.O. debout. Conversation avec une légende vivante. Vous avez déserté Los Angeles ? Vous êtes où maintenant ?
Vous êtes le premier à avoir fait venir à Hollywood les Hongkongais.
JCVD ?
Jusqu’ici, ça dansait mal ?
A cause de l’âge ?
La projection a été un choc ?
La scène du monologue sur la grue était écrite ?
Non...
Qu’est-ce que les gens vous disent en premier quand ils vous voient dans la rue ?
Vous êtes fatigué du personnage que vous avez incarné ces dernières années, le pétage de plomb cathodique permanent ?
Là, vous semblez plus calme...
Des regrets ?
Les excès étaient pour beaucoup dans vos déclarations en roue libre des dernières années ?
Vous dites dans le film : « C’est très difficile pour moi de juger les gens, mais c’est toujours difficile pour les gens de ne pas me juger. »
Pourquoi ?
La coke, vous tapiez jusqu’à combien de grammes par jour quand vous étiez accro ?
J’habite Hongkong depuis trois ans, Tsim Sha Tsui, au 70e étage d’un building. J’ai huit parachutes. Avec ma femme et nos trois gosses, on est déjà cinq. Si jamais on a des invités et que tout à coup ça prend feu, j’en ai trois en plus. J’ai pris l’option avec le sac, pour les clebs. J’en ai trois, tous trouvés sur des tournages : désert de Mojave, Bulgarie... Le chien te suit, le cœur craque. Mon pied, c’est une balade avec mon chien sur une plage de la mer du Nord, à Knokke-le-Zoute, entre 6 et 7 heures du matin. Ou le soir. Quand j’ai commencé, j’ai rencontré un gars qui s’appelait Paul. Un mec assez âgé, qui avait vu mon championnat du monde à Bruxelles. Le week-end, il m’emmenait balader avec sa bagnole, je mettais la ceinture et tout. J’étais fils de fleuriste et là je découvrais la mer du Nord. Mon premier rêve était d’acheter un appartement là-bas.
Oui, John Woo, Tsui Hark, Ringo Lam. On ne peut pas dire qu’ils m’aient beaucoup remercié, hein ? Le travail que vient de faire Mabrouk pour moi, j’appelle cela une fleur : un script enfin écrit, de l’acting, j’attendais ça de leur part, les maîtres de Hongkong. Qui systématiquement le donnaient à d’autres.
Mabrouk a dévergondé la action star. C’est un « Two to Tango ». Il faut être deux pour bien danser.
Les studios te donnent trente jours. Voilà comme ils fonctionnent : ils réservent trois ou quatre ans à l’avance des emplacements dans les salles. A telle date, il y aura un de nos films, voici déjà les pubs, y a plus qu’à écrire le script et le tourner. Ils fabriquent ça comme ils fabriqueraient une bagnole. Quand tu tournes un film, tu remplis un espace. En tant qu’acteur, c’est une chose de plus en plus difficile pour moi que de mettre une grenade dans une chemise, repartir en guerre...
L’âge, la maturité. Quand tu as touché à plus de vérité dans le cinéma, comme ça vient de se produire avec Mabrouk, tu as du mal ensuite à revenir aux coups de pied et tout le reste. Même si on me paye bien une castagne, je n’ai plus envie, ça me rend… dépressif. Alors je continue les films d’action, mais les films d’action caractériels. JCVD, je me suis vu, j’ai vu quelque chose que je connaissais pas et que je connaissais, tu vois. Une grosse bipolarité.
Mabrouk m’appelle : « Viens voir le film, mais amène un de tes meilleurs potes, je pense que tu vas avoir besoin de quelqu’un. » Moi, je vois pas pourquoi. D’habitude, on te montre le film, c’est l’occasion de se faire une bonne bouffe avec le réal que tu n’as pas vu depuis des mois et c’est bon, au suivant. Quand j’ai vu la scène du monologue, j’étais mouillé de transpiration. T’ouvres la peau, tu vois le cœur.
Non. One take. Mabrouk m’avait demandé de dire ce que j’avais sur le cœur. Il voulait un plan séquence pour que la parole vienne mieux et qu’on ne l’accuse pas de manipuler quelque chose de moi, d’avoir coupé les supposées conneries. La scène dure neuf minutes. La seule chose qui m’a dérangé, c’est la lumière rouge que Mabrouk m’envoyait chaque fois qu’une minute avait passé sur la bobine. La lumière clignotait, comme pour me dire “descends, descends”... mais moi, j’ai pas fini, ça me plaît tout à coup de parler comme ça, d’arrêter de faire le zouave, je commence à sentir une relation électrique et visuelle avec cette lumière. Tu te demandes ce que je raconte ?
J’avais perdu une certaine confiance dans le cinéma. Imagine un champion. Tyson. Il monte sur le ring. Prend un K.O. S’entraîne à nouveau ; reprend un K.O. Et encore un K.O. Au bout d’un moment, il se dit « j’ai tout perdu ». Là, quand la Gaumont m’a montré Virgil, le premier film de Mabrouk, je me suis excusé en sortant. Pourquoi vous venez me voir moi ? Je suis à terre. Donnez des Daniel Auteuil ou des Depardieu à ce gamin, pas Van Damme, ce gosse mérite mieux que ça...
« Aware ». Mais c’est particulier à la France. Ailleurs, ils relèvent pas. Non, ce qui me fait plus mal, c’est quand les gens me demandent « C’est quand que tu fais un film ? » Mais je fais des films, c’est juste qu’ils sortent directement en vidéo, plus en salles. Le dernier à être sorti en salles, c’était Légionnaire.
Je ne fonctionne qu’à l’amour. Je combats et je fais confiance du coin de l’œil à mon entraîneur. Je marche au cœur. J’ai pu me tromper.
Il y a du respect et de l’intelligence autour de moi, du temps pour que les prises soient bien. Moi, j’étais encore dans l’esprit américain : on refait rien, the crew is waiting, ça coûte du pognon.
La souffrance, le choc, la somme de toutes les conneries que j’ai pu faire dans ma vie font de moi quelqu’un de mûr pour ce film-là. Je sais ce que je suis. Je me suis montré autrement pour réussir. Je suis aussi ce garçon qui a fait du piano, qui écoute Brel, Aznavour, Puccini –powerfull Puccini ! Je sais aussi que pour faire des films d’action à la Chuck Norris, montrer ce côté-là de moi n’était pas nécessaire... Je me suis éduqué moi-même. J’ai quitté l’école à 13 ans, je faisais les marchés. Je voyais les films de cape et d’épée en noir et blanc et je voulais être dans ça. Si j’avais pas fait « aware », toutes ces conneries, ces sorties de route, il n’y aurait pas eu JCVD au bout du chemin. J’avais juste fait les réponses avant les questions.
J’étais fatigué. Je faisais des conneries, je ne le cache pas. Mais j’étais surtout fatigué parce que je veux me mêler de tout. Exemple : quand sort le premier Bloodsport, je constate qu’au découpage c’est nul, le montage ne met pas en valeur les mouvements. Je vais voir Menahem Golan [le producteur, ndlr], je commence à chialer, il me dit « Ok, you cut at night. » Je remonte le film la nuit. Et je lui dis, si ce truc est numéro 1 en France et en Malaisie, les deux pays qui l’avaient acheté (via Samuel Hadida) je veux une page sur moi dans Variety. Le film fait numéro 1 en Malaisie, on y va, je fais des démonstrations dans la rue, je serre cinq mille mains, j’attrape un rhume, mais le film fait numéro 1. Au retour à Los Angeles, Menahem sort ma version. Je suis un perfectionniste. Et ça, ça épuise.
L’émission d’Ardisson où je me suis mis à partir en vrille à coup de « aware », les gens ne le savent pas, mais je revenais d’une tournée promo éreintante au Brésil. Je descends de l’avion, vingt heures de vol, on me dit « on va directo faire l’émission ». On me pose les questions, la bande-son, les bip-bip, son partenaire Baffie qui se fout de ma gueule, j’ai voulu parler au public, pas à ce mec. Tu dis ça à des scientifiques, ils comprennent. Mais Ardisson, il veut pas comprendre. Son travail, c’est de faire des coups, du pognon. Je suis tombé direct dans la gueule du loup. Mais je nie pas, j’ai été bon client pour ces gens, fallait pas me pousser longtemps.
Parce que quand tout va bien, je m’emmerde. Alors je pousse le truc un peu plus loin. Et tu te sens très fort au moment même où tu pètes les plombs en public. Tu mets tout en danger, tu paniques, tu dois remonter et moi, c’est un moment d’adrénaline que j’aime beaucoup. T’imagines un chien ou un tigre qui viendrait parler à la TV ? Moi, je suis comme les animaux : je suis un visuel. [Il s’arrête pour prendre des pilules de bifidus] C’est pour l’estomac. J’en prends beaucoup, sans trop me limiter.
Tu comptes pas les grammes quand tu commences vraiment la coke. Je peux te dire que question dose, c’était du Van Damme. Van Damage... mon vieux surnom. Ou encore Jean-Claude Vingt Grammes... [rires] Tu imagines un mec qui n’aurait jamais fait d’erreurs ? Boring. Chiant. J’ai vu des choses wonderful in any situation. Quand tu as vécu la vraie souffrance et que tu en ressors, tu goûtes un truc super.
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