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samedi 15 septembre 2007 10:11

  • télévision

Jacques Martin, l’école défunte

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

Jacques Martin au Petit rapporteur - DR

Jacques Martin est mort vendredi, dans la nuit, à 74 ans… Même pas un dimanche. Pas très professionnel, pour celui qui fit du septième jour une institution télévisuelle hautement létale. Disparu des écrans en 1998, suite à un accident vasculaire qui l’avait laissé à demi-paralysé, son décès a déclenché vendredi un tsunami lacrymal. Un JT de 13 heures de TF1 consacré à l’animateur, des déprogrammations à la pelle ce week-end, des tombereaux de déclarations : le dessinateur Piem, Pierre Bonte, Stéphane Collaro, compagnons du Petit Rapporteur, Jean-Pierre Foucault, Danielle Gilbert, Patrick de Carolis, Marc-Olivier Fogiel et même Bernard Montiel. Un absent de marque cependant : Nicolas Sarkozy. Peut-être parce que les deux hommes ont en commun d’avoir épousé la même femme, Cécilia, avec laquelle l’humoriste eut deux filles, Judith et Jeanne-Marie. La légende présidentielle veut que c’est en mariant Cécilia à Jacques Martin, en 1984, que l’ancien maire de Neuilly eut le coup de foudre.

Jacques Martin, c’est d’abord une dégoulinade de vingt-deux ans de dimanches après-midis « sous vos applaudissements » : Ainsi signait-il ses émissions. Les dimanches, concession (semblait-il) à vie de Martin, c’était la déprime absolue, la journée chez Mémé qui n’en finit pas, au son du piano de Pino Lattuca. Les petits enfants tellement mignons quand ils chantent du Frédéric François, tellement rigolos quand ils expliquent que « le monsieur à côté de de maman, c’est pas papa, mais le monsieur qui vient voir maman quand papa est pas là ». Combien de mômes ont dû filer droit, menacés par des parents à bout : « Si t’es pas sage, je t’envoie à l’Ecole des fans ! »

Il se raconte qu’avant sa carrière de croquemitaine, Jacques Martin fut impertinent. Venu du théâtre, passionné d’art et d’opérette, il s’est vite orienté vers le rire. Un duo régulier avec Jean Yanne (dont un Dadooronron sauce Bach), une émission avec le même Yanne sur l’ORTF en 1964, et enfin, en 1975, son plus haut fait d’armes, le Petit Rapporteur. Chaque dimanche à 13h20, sur TF1 encore publique, Martin invente la parodie de journal télévisé. C’est la découverte de Pierre Desproges, intervieweur déprimé de Françoise Sagan (« Comment ça va la petite santé ? ») ; la célèbre virée de Daniel Prévost à Montcuq, sa mairie bien chauffée grâce au poêle (de Montcuq). Surtout, le Petit rapporteur, c’est la Pêche aux moules et Mam’zelle Angèle, que chantait à tue-tête toute la bande. A revoir les images (1), les Bonte, Piem, Desproges, Collaro et consorts se marrent comme des baleines, mais trente ans après, on a un peu de mal à saisir la portée comique de la Pêche aux moules. Drôle la Pêche aux moules ? Montcuq ! Mais les téléspectateurs, qui n’ont alors que trois chaînes se bidonnent par vingtaine de millions chaque dimanche.

Le Petit Rapporteur, régulièrement ressassé par les Enfants de la télé, n’a en réalité duré qu’un an et demi, tirant le rideau en juin 1976. Lui succède la Lorgnette, véritable réplique du Petit Rapporteur. L’esprit est le même, on organise un festival international du cinéma de Cannes-Ecluse, en région parisienne où l’actrice de porno Claudine Beccarie se voit attribuer le prix de « l’orifice cathodique », en référence à l’encore influent Office catholique.

En 1977, ça se gâte. Martin lance sa terrible Ecole des fans (première invitée : Chantal Goya) et prend peu à peu en otage le dimanche d’Antenne 2, renommé Dimanche Martin. Chaque samedi, au théâtre de l’Empire, il enregistre la session diffusée le lendemain, saucissonnée en plusieurs parties : de la musique pour cacochymes ( Thé dansant), des numéros de chansonniers ( Ainsi font, font, font, où naquirent des talents de l’acabit d’un Laurent Gerra, Laurent Ruquier ou Julien Courbet) et des divertissements divers et avariés ( Incroyable mais vrai).

Au fil des ans, son audience s’érode petit à petit. En 1995, il est effleuré par le scandale des animateurs-producteurs du service public. En mars 1998, un accident vasculaire le terrasse et c’est son ami Jean-Claude Brialy qui termine la saison à sa place. Dès la rentrée, très chic, France 2 en profite pour l’écarter de l’antenne, lui préférant un perdreau de l’année, Michel Drucker.

Depuis, Jacques Martin était invisible ou presque. Fin août, depuis l’hôtel du Palais à Biarritz où il s’était retiré il y a cinq ans, sa tribu de huit enfants déclarait au Parisien qu’il allait bien, qu’à la télé, il regardait les films, les infos et Laurent Ruquier. Cette même télé sur laquelle, en 1992, dans l’Autre journal, Martin daubait : « Je suis un homme de télévision, je la fais, et je sais que le meilleur moyen d’éteindre la lecture, de tuer toute curiosité, d’abandonner ses projets de voyage ou de refuser de sortir le soir, c’est d’allumer cette saloperie. » Voilà le paradoxe : d’un côté, Martin qui fait l’âne avec Desproges et Prévost dans le Petit rapporteur ; de l’autre Martin qui, dans l’Ecole des fans, fait le Jacques devant un gamin de 4 ans, ânonnant du Nana Mouskouri sous l’œil ému du caméscope de ses parents.

(1) L’INA met en ligne d’ici à lundi les 58 numéros du Petit Rapporteur.


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