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jeudi 18 février 2010 12:05

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« Je me suis senti comme dans la caverne de Platon »

Nick Currie a mis fin à son blog, Click Opera :

par Marie Lechner

tag : blog

Momus - DR

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Blogs : le tweet au top, le post peste

L’immédiateté des réseaux sociaux Facebook ou Twitter prend peu à peu le pas sur la ronronnante blogosphère.

Le 10 février, à la veille de son 50e anniversaire, Momus, alias Nick Currie, Ecossais, musicien, écrivain et artiste vivant à Berlin, postait son dernier article sur son blog Click Opera, salon érudit, littéraire et pop souvent cité comme référence, et qui lui a valu d’être sollicité par Wired ou le New York Times. Momus y partageait ses réflexions et goûts pour le Japon, la culture visuelle, la mode de la rue ou le « communisme émotionnel ». Il avait annoncé sa date de décès dès septembre. Plutôt que de laisser le blog mourir à petit feu, il en a fait un chant du cygne, postant quotidiennement jusqu’au jour fatidique comme il l’avait fait durant six ans. Dans le même temps, il a publié deux livres (dont le surréaliste Livre des blagues) et trois albums. Mais lorsqu’on a commencé à le présenter comme « Nick Currie le blogueur », Momus s’est dit qu’il était temps d’arrêter. « Le mot est affreux ».

Pourquoi avoir mis fin à ce blog ?
Justement parce que c’était trop plaisant et trop central. Il devrait y avoir une loi de Parkinson du Net qui dit que si vous le laissez faire, Internet s’étend jusqu’à occuper tous les moments de votre vie. J’ai décidé d’arrêter ce processus. Je ne veux pas avoir l’épitaphe « blogueur » sur ma tombe. J’avais aussi l’impression d’avoir à peu près dit tout ce que j’avais à dire dans ce format de blog, j’aurais fini par me répéter. Bloguer était un travail non payé et je me suis demandé combien je pourrais gagner si je mettais le même effort dans du journalisme professionnel. Je voulais reconcentrer mon énergie psychique dans le monde réel : ma ville, ma copine, les livres. Je me suis senti comme ces hommes dans la caverne de Platon. Il était temps pour moi de cesser de regarder les ombres qui dansent et de retourner dans la lumière du jour.

Trouver tous les jours quelque chose à raconter, c’était stressant ?
J’adorais ce défi. Même si chaque jour, je redoutais la page blanche. Aujourd’hui encore, je continue d’écrire des idées d’articles pour Click Opera, même si c’est fini. C’est comme un membre amputé qui continue de picoter. J’ai une performance le mois prochain à la Volksbühne de Berlin. Seuls les Berlinois pourront la voir. C’est une sorte de réduction radicale de mon influence. Mais l’expansion d’autre chose, de plus créatif et incarné que bloguer.

Que retenez-vous de cette expérience ?
Cela m’a donné un plaisir énorme. Le matin, je pouvais être un peu sérieux et pompeux, trouver un sujet et monologuer. L’après-midi et la soirée étaient plus sociales : discuter avec les gens et parfois s’affronter ou plaisanter. Je choisissais les sujets dont je voulais débattre. Le blog était aussi un gros aide-mémoire.

Qu’est ce qui vous a séduit ou déçu ?
Le blog, c’était l’opportunité de devenir un Karl Kraus numérique [écrivain autrichien pamphlétaire, ndlr], une « one-man page » culturelle quotidienne. Ce qui m’a déçu, c’était la dérision dans les commentaires : Internet nous a donné l’opportunité de traiter un étranger de « trou du cul » ou de « douchebag » [littéralement ’poire de lavement vaginale’, insulte à l’adresse des personnes qui s’écoutent parler, ndlr]. Ça reste l’un des principaux attraits du Web pour certains. Les réactions des lecteurs étaient très importantes. Si vous ne gagnez pas d’argent en bloguant, vous pouvez tout de même avoir l’impression d’être rémunéré par l’attention qu’on vous accorde. Quand j’avais plus de 50 commentaires, je me sentais « riche ». Même s’ils étaient négatifs ou critiques.

C’est néanmoins l’une des raisons qui vous a fait mettre fin au blog ?
Il y avait quelques commentateurs anonymes hostiles. Le problème, c’est que j’ai commencé à anticiper leurs réactions. Ce qui a fini par affecter ma manière d’écrire, et donnait une impression de timidité ou d’être sur la défensive. Or une écriture de qualité ne devrait pas ployer sous le poids d’objections imaginaires. Il faut qu’elle soit effrontée et téméraire.

Avez-vous l’impression d’avoir perdu votre temps ?
J’ai certainement passé beaucoup de temps sur le blog, mais je ne l’ai pas perdu. C’était du temps bien utilisé pour moi et mes lecteurs. Nous ne parlions pas de trivialités, mais de sujets d’importance, esthétiques et éthiques. Le microblogging me semble en revanche une perte de temps.

Allez vous migrer sur Twitter ?
J’ai ouvert un compte, Wolon. C’est un robot-secrétaire fictionnel, appelé Maria Wolonski, qui dit aux gens ce que je fais. C’est purement informationnel.

Vous avez dit un jour : « Dans le futur, tout le monde sera célèbre pour 15 personnes. » Twitter ne renforce-t-il pas cette compétition pour l’attention ?
Ma nouvelle citation pourrait être : « Twitter, un service qui met en compétition autant de gens que possible pour obtenir aussi peu d’attention que possible. »

Qu’allez vous faire, maintenant ?
Je veux écrire plus de livres, transformer ma musique et mes performances en un nouveau genre de théâtre, être commissaire d’exposition, écrire des articles journalistiques pour de l’argent, voyager en Inde et peut-être me rapprocher de ce mystérieux « autre » à propos duquel j’ai toujours blogué.

Paru dans Libération du 17/02/2010


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