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jeudi 18 mars 2010 12:25

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Je suis une poupée de sang

par Didier Péron

DR

Morse de Tomas Alfredson
avec Kåre Hedebrant, Lina Leandersson… 1 h 55.
Metropolitan, 20 € en DVD, 24 € en version Blu-Ray.

Sorti plutôt discrètement dans les salles françaises en février 2009 (après avoir décroché le grand prix au festival de Gérardmer), Morse (Låt den Rätte Komma in) de Tomas Alfredson est devenu un film de référence pour à peu près tous ceux qui l’ont vu, et un objet de convoitise pour ceux qui l’avaient raté. La ferveur est relancée aujourd’hui avec l’édition du DVD agrémentée de quelques bonus (scènes coupées et un entretien avec un Jacques Audiard époustouflé mais toujours perspicace).

Adapté par John Ajvide Lindqvist de son propre roman (paru en 2004 et qui vient d’être traduit en français aux éditions Télémaque sous le titre Laisse-moi entrer), ce film fantastique se déroule en 1982 dans la banlieue de Blackeberg, à la périphérie de Stockholm, un hiver enneigé, et a pour héros deux enfants d’une douzaine d’années, Oskar (Kåre Hedebrant) et Eli (Lina Leandersson), l’un et l’autre remarquable. Lui, garçonnet blond introverti, vivant seul avec sa mère, est sadisé par quelques camarades de classe qui l’ont pris en grippe. Elle, brune, presque gitane, a emménagé dans l’appartement voisin avec son père. La première fois qu’Oskar la rencontre, il fait nuit, l’air est glacé, mais elle est pieds nus, peu vêtue, la peau blême, les yeux cernés, et son corps dégage un parfum bizarre. On va finir par comprendre que cette gamine est un vampire, qu’elle a 12 ans depuis des lustres et a besoin de sang frais pour perpétuer sa belle mort éternellement vivante. Oskar, loin de prendre peur, se sent attiré par cette princesse des ténèbres à qui il prête main-forte jusque dans le meurtre.

Morse pourrait être un film bruyant, démonstratif, grand-guignolesque — il va même peut-être le devenir puisqu’un remake américain est en production, mais les partis pris d’Alfredson consistent précisément à privilégier le silence, l’ellipse, rendant d’autant plus spectaculaires les brusques jaillissements de violence pure. Comme le dit très bien Jacques Audiard, Morse fascine parce qu’il fait mine de raconter quelque chose qui devient anecdotique dès lors que l’on s’aperçoit qu’il raconte une autre histoire, plus mystérieuse, plus inquiétante aussi. Pas une histoire de vampire, pas une idylle impossible d’ado rebelle, pas seulement en tout cas, mais très probablement le passage de relais entre deux servants de la créature insatiable, le vieux (le faux père du début) et le jeune (Oskar). L’un doit sortir, l’autre doit entrer.

On peut se raconter encore une autre histoire, une faille psychotique de l’enfant maltraité qui a formé un double féminin féroce pour armer sa vengeance contre une société qu’il déteste. Quand Oskar tapote en morse sur le mur de sa chambre, communiquant avec Eli de l’autre côté, peut-être qu’il n’a jamais été à ce moment-là plus désespérément seul et livré à la tristesse des réprouvés, baignée de « froide épouvante » dont parle Baudelaire dans les Métamorphoses du vampire.

Tomas Alfredson, 44 ans, a été dragué depuis par Hollywood. Il devait diriger Nicole Kidman en transsexuelle artiste des années 20 (The Danish Girl), projet qu’il a quitté pour s’occuper d’une adaptation de la Taupe de John le Carré. Affaire à suivre…

Paru dans Libération du 17 mars 2010

Lire la critique :

Planète « Morse » (04/02/2009)


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