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jeudi 26 mars 2009 11:07

  • cinéma

«Je voulais être libre de faire un film sans code préétabli»

Le réalisateur Kiyoshi Kurosawa revient sur son film Tokyo Sonata.

par Michel Temman

tags : cinéma d’auteur , Japon , Festival de Cannes

Kurosawa à Cannes, en 2008 - Photo Léa Crespi

TOKYO, de notre correspondant

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Tokyo autel

Admiré mais peu reconnu dans son pays, Kiyoshi Kurosawa propose avec « Tokyo Sonata » son film le plus abouti et le plus intime. Son chef-d’œuvre.

Prix du Jury dans la catégorie Un certain regard à Cannes l’an passé, Tokyo Sonata, 25e film de Kiyoshi Kurosawa (qu’aucun lien de parenté ne lie à Akira Kurosawa), sort en France au meilleur moment. Connu pour ses longs-métrages mystico-horrifiques (Cure, Charisma, Kaïro), le cinéaste signe son film le plus impressionniste, envoûtant et maîtrisé. Via le portrait d’une famille tokyoïte ordinaire, Kiyoshi Kurosawa vitrifie avec brio une société nippone retranchée dans ses non-dits. Servi par sa lumière et un montage efficace, Tokyo Sonata est un arrêt sur images, la photographie nette d’un ­Japon traumatisé par l’éclatement de ses croyances et structures familiales. A 54 ans, Kiyoshi Kurosawa s’impose avec ce film brodant un Japon au bord de la crise de nerfs en cinéaste majeur. Tokyo Sonata est comparé aux meilleurs Ozu.

Comment est né Tokyo Sonata ?
J’avais surtout réalisé par le passé des ­thrillers et des films d’horreur. Or, depuis un moment, j’avais envie de m’émanciper des carcans du cinéma fantastique. Je voulais être libre de faire un film sans codes préétablis. C’est alors que la productrice [Yukie Kito, ndlr] m’a présenté un script, l’histoire a priori banale d’une famille. J’ai eu envie de relever le défi. La trame était classique. Cette famille était composée de quatre membres : un père, une mère, deux enfants, vivant dans une maison. J’ai réalisé que chacun des membres de la famille pouvait être le personnage principal du film. J’ai alors décidé de structurer l’histoire comme un home drama. Au final, ­chaque membre rencontre un problème en dehors du foyer familial, mais évite de mêler la famille à ce problème. Ce que dit chacun est différent de ce qu’il pense, de telle sorte que d’une scène à l’autre, on ne sait plus ce qu’est la vérité – d’où, parfois, un certain humour, des quiproquos… Je crois que l’histoire de cette famille raconte le monde d’aujourd’hui.

Tokyo Sonata est un film ancré dans la réalité. Serait-il votre premier thriller social ?
On peut, c’est vrai, parler de thriller social, même si je n’ai pas fait ce film pour faire peur. Je l’ai réalisé en me concentrant sur la complexité des personnages. Je voulais qu’on ressente l’intensité et la profondeur de chaque situation. Dans ce film, la famille implose, mais le sort de chacun des membres ne conduit pas qu’au désespoir. La passion du frère cadet pour le piano peut, pense-t-on, aider à recoller les morceaux. Une lueur apparaît, susceptible de déboucher sur une note d’espoir.

Les parents ne sont-ils pas les symboles d’un monde qui s’écroule, qu’ils n’ont pas su réinventer ? Les deux enfants ne sont-ils pas vos personnages principaux ?
Si on considère que ce film contient une certaine intensité, il me semble que c’est grâce à l’histoire du frère aîné, un garçon d’aujourd’hui, qui refuse la soumission parentale et sociale. Il représente la jeunesse de Tokyo, qui n’a pas vraiment d’espoir et étouffe. J’ai pris certaines libertés et imaginé l’extrême pour lui, l’engagement sur un théâtre de guerre, l’Irak – rien de tel pour déstabiliser la paix familiale. Son petit frère, inversement, grâce au piano, semble montrer le chemin d’une rédemption possible pour toute la famille.

Sous couvert de broder une chronique sociale, Tokyo Sonata serait-il un film politique ?
Il m’est très difficile de répondre à cette question. L’histoire du film ne met en évidence aucun conflit idéologique. Cependant, la famille ordinaire du film se retrouve affectée par des événements qui la dépassent, directement ou non. Elle-même semble pouvoir agir sur certains faits et événements à sa portée. De ce point de vue, peut-être mon film est-il politique. Mais il est avant tout, me semble-t-il, un film sur la perte de l’autorité masculine, sur la crise de la figure du père.

Dans votre film, un enfant prononce le mot «révolutionnaire» dans une salle de classe…
C’est pourtant un mot difficile, qui doit être utilisé avec précaution. Comme cet enfant, je suis moi-même incapable de le définir. Mais j’avoue que la scène était excitante à réaliser.

Tokyo Sonata renvoie-t-il à des scènes ou des situations que vous auriez vécues enfant ?
Pas directement. Mais la situation du petit frère à l’école a fait surgir quelques réminiscences. Il m’est arrivé de me sentir isolé dans des salles de classe et de perdre toute communication avec mes professeurs. Des expériences que l’on a du mal à oublier.

A l’inverse de vos films précédents, plus sombres, Tokyo Sonata est plus lumineux : un effet voulu ?
Ce n’est pas que de mon fait. J’avais à mes côtés des techniciens chevronnés, parmi lesquels Akiko Hashizawa, une directrice de la photo de très grand talent. Mais c’est vrai, autant dans mes films précédents, je faisais tout pour accentuer les effets ­d’ombre, autant dans celui-ci, j’ai tout fait pour que l’image, quand c’était possible, prenne toute la lumière.

Paru dans Libération du 25 mars 2009


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